La vie de l'ESA

Comparaison de la politique économique et monétaire aux Etats-Unis et en Europe

Nicolas Baverez compare, dans cet article paru dans « Le Monde » du 30 Novembre 2010, la politique économique et monétaire de deux grands établissements bancaires centraux : la Fed (« Federal Reserve System » ou la Banque Centrale Américaine) et la BCE (Banque Centrale Européenne).

Selon l’auteur, la Fed et la BCE (et donc, derrière elle, les Etats-Unis et l’Europe) « poursuivent des stratégies totalement divergentes » : en effet, alors que la Fed s’est engagée dans une politique de création monétaire en vue de prévenir un risque de déflation dans le pays (phénomène dont les signes avant-coureurs sont, selon elle, la baisse de l’inflation et l’installation du chômage de longue durée), la Banque Centrale Européenne demeure, au contraire, partisane d’une politique de rigueur monétaire et budgétaire (en refusant d’accroître la mise en circulation des liquidités), politique qui a pour effet de surévaluer l’euro par rapport aux autres monnaies (avec les conséquences néfastes, en termes de compétitivité, pour les pays européens, qu’une telle situation implique).

La Fed et la BCE, bien que se lançant dans deux politiques complètement antagonistes, ont un point commun : elles se trouvent toutes deux, selon l’auteur, en total décalage par rapport à la situation économique des deux territoires sur lesquels elles exercent leur zone d’influence, à savoir les Etats-Unis et l’Europe.

En effet, la Fed se lance dans une politique de lutte massive contre la déflation, alors que les risques de déflation sont « naturellement » faibles aux Etats-Unis (du fait de la hausse démographique du pays, de sa sortie progressive de la crise de l’emploi, de l’augmentation des salaires, de la hausse des investissements, etc.).

La Banque Centrale Européenne (BCE), à l’inverse, applique une politique favorable à la surévaluation de l’euro, ce qui provoque, « naturellement » ici aussi, une situation propice à la déflation (les producteurs européens, trop chers par rapport à leurs concurrents – surtout ceux issus des pays émergents – étant en effet contraints de baisser leurs prix pour rester compétitifs). Or, où la BCE applique-t-elle cette politique ? Dans un territoire (l’Europe) « naturellement » menacé par les risques de déflation (du fait, comme le rappelle l’auteur, du « déclin démographique », de la « croissance molle », du « chômage de masse », du « surendettement » et de la « sous-compétitivité » des pays européens).

Ainsi, cette comparaison de la politique économique et monétaire aux Etats-Unis et en Europe effectuée par Nicolas Baverez, met en évidence une vérité, résumée par l’économiste dans une formule lapidaire : la Fed et la BCE, et, derrière elles, les Etats-Unis et l’Europe, ont toutes deux des politiques « gouvernées par l’idéologie et non par la raison économique ».

FED et BCE : la double erreur

La Réserve fédérale américaine (Fed, banque centrale) et la Banque centrale européenne (BCE) poursuivent des stratégies totalement divergentes. Face à la baisse de l’inflation à 1% et à l’installation du chômage aux Etats-Unis (stable à 9,6% en octobre, dont 48 % de longue durée) qu’elle juge porteuses de déflation, la Fed s’est engagée dans une création monétaire tous azimuts : pression à la baisse sur les taux longs ; dévaluation du dollar ; émission supplémentaire de monnaie pour pérenniser les réductions d’impôts de l’ère Bush. Face à l’avortement de la reprise et à la menace sur la survie de l’euro, la BCE reste passive et normalise les mesures exceptionnelles de taux et de liquidités appliquées depuis 2008.

La Fed s’est engagée dans un programme d’ « assouplissement quantitatif » portant sur 600 milliards de dollars (427 milliards d’euros) d’actifs d’ici à la mi-2011. Elle sera alors à la tête d’un portefeuille d’actifs représentant 17% du produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis, ce qui fera d’elle le premier détenteur de titres américains dans le monde.

Ce programme est inutile. Le risque de déflation est nul aux Etats-Unis compte tenu de la démographie, de l’ampleur de la relance de 2009, de la flexibilité des structures et des acteurs. La reprise est enclenchée, avec l million d’emplois créés depuis fin 2009, l’augmentation des salaires et des heures travaillées, la hausse de l’investissement, le désendettement des ménages (de 140 % à 130 % du revenu disponible).

Ce programme est inefficace. Le déversement de liquidités n’aura pas d’effet sur l’économie réelle et la compétitivité. Il va provoquer des bulles spéculatives sur les matières premières et les actifs, puis créer une inflation comparable à celle du début des années 1970, qui vit les liquidités en dollars doubler entre 1968 et 1972.

Ce programme est dangereux. La Fed prend le risque d’un krach du dollar. La dévaluation compétitive du dollar, comparable à celle réalisée par Roosevelt en 1933, est dévastatrice pour les échanges et les paiements mondiaux. Face à la réévaluation de leur monnaie, qui atteint 40% pour le real brésilien, et à l’afflux de dollars, les pays émergents multiplient les mesures protectionnistes, les contrôles de capitaux (Indonésie, Corée, Brésil, Thaïlande) et les contre-manipulations monétaires : la banque centrale de Chine a augmenté les réserves obligatoires des banques afin de maintenir la parité du yuan.

La BCE, à l’inverse, demeure inerte face à l’implosion de la zone euro.

Contrairement aux Etats-Unis et à l’exception de l’Allemagne, il existe une possibilité de déflation en Europe, qui cumule déclin démographique, croissance molle, chômage de masse, surendettement et sous-compétitivité. La surévaluation de l’euro a fait de l’Europe la variable d’ajustement de la reprise mondiale. Enfin, les économies de la zone divergent, tandis que, à sa périphérie, la Grèce, l’Irlande et le Portugal n’échapperont pas à une restructuration de leur dette.

Face à la montée des périls, la BCE conserve une politique monétaire restrictive, refusant les taux zéro et limitant strictement les mesures quantitatives (60 milliards d’euros). La rigueur monétaire s’ajoute à la rigueur budgétaire, entraînant le continent dans la déflation. Elle se traduit par la surévaluation absurde de l’euro, qui met en défaut les systèmes bancaires et les Etats les plus fragiles. L’Europe s’affirme ainsi comme l’homme malade de l’économie mondiale en raison d’institutions et d’une stratégie monétaire inadaptées.

Antagonistes, les stratégies de la Fed et de la BCE présentent une commune irresponsabilité : elles sont gouvernées par l’idéologie et non par la raison économique. La Fed veut relancer l’activité et l’emploi aux Etats-Unis, quitte à réamorcer l’économie de bulle et à encourager le protectionnisme, tandis que la BCE accroît les tensions internes à la zone euro. Elles exacerbent les déséquilibres structurels de la mondialisation et les risques de faillite d’Etats et de banques centrales.

La Fed et la BCE ont une responsabilité majeure dans les erreurs de politique monétaire et la défaillance de régulation qui ont conduit à la crise. Loin de tirer les leçons de leurs erreurs, elles les démultiplient. Le prix à payer, déjà élevé, va s’envoler. Croissance atone et inflation aux Etats-Unis, ni croissance ni inflation en Europe. Et protectionnisme partout.

Nicolas Baverez

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