La vie de l'ESA

De « l’ordre mondial 1.0 » vers « l’ordre mondial 2.0 » ?

Le passage de l’Ancien Régime à la période des Lumières s’est caractérisé par l’instauration de relations diplomatiques non plus entre royaumes plus ou moins unifiés autour d’un monarque, mais entre Etats-Nations.

C’est ensuite les relations entre Etats-Nations qui ont contribué à façonner ce que l’ex-conseiller de George W. Bush et l’actuel Président du Council on Foreign Relations, Richard Haass, appelle, dans son interview présentée ci-dessous, l’ « ordre mondial 1.0 ». Dans ce type de relations diplomatiques, l’un des principes fondamentaux du droit international est celui de la « souveraineté des nations ». Ce principe implique que les « Etats doivent se respecter et ne pas essayer d’interférer militairement dans les affaires intérieures d’un autre pays. Ce qui se passe à l’intérieur d’un Etat, c’est, dans l’ensemble, son affaire. ».

Or, c’est justement ce principe de souveraineté nationale que conteste directement ici Richard Haass, car, selon lui « cette idée n’est plus compatible avec la mondialisation », car « [ce] qui se passe dans un pays a des implications ailleurs. ». Cette vision va clairement à l’encontre d’une conception « multipolaire » de la mondialisation, car, pour reprendre les mots de Joschka Fischer (ex-Ministre des Affaires étrangères allemand de 1998 à 2005), le « nationalisme est une réponse aux problèmes du XIXème siècle, pas à ceux du XXIème siècle : il ne permet de traiter ni la digitalisation, ni le changement climatique, ni la question de la sécurité mondiale sur une planète qui compte déjà 7 milliards d’habitants et en comptera bientôt 9 ». Ainsi Richard Haass plaide pour la substitution du « principe de souveraineté nationale » par celui du « principe d’obligation souveraine ».

Cette vision des choses constitue-t-elle pour autant une adhésion à une représentation « unipolaire » de la mondialisation ? Non, si l’élaboration et l’application du droit international résulte d’un consensus entre les nations (comme ce fut le cas pour l’accord de Paris sur le réchauffement climatique). Oui, si l’élaboration des règles internationales se fait sous l’égide d’une Nation ou d’un bloc de Nations particuliers.

Or, lorsque le journaliste du Point demande à Richard Haass : « Comment agir avec la Russie et la Chine ? », ce dernier répond : « Le mieux, c’est avoir une politique d’intégration qui cherche à les impliquer dans l’ordre régional et mondial, à la fois en leur donnant un rôle… et en étant clair sur le fait qu’ils paieront un prix s’ils poursuivent une politique que les Etats-Unis et leurs alliés jugent contraire au droit ». Le paradoxe de la réponse réside dans le fait que, tout en niant le principe de souveraineté nationale, Richard Haass plaide clairement pour un « ordre mondial 2.0 » défini et conduit par des Etats-Nations particuliers…

Vous trouverez donc ici une interview de Richard Haass, ex-conseiller de George W. Bush et actuel Président du Council on Foreign Relations, interview publiée dans le numéro 2314 du magazine « Le Point », et dans laquelle il décrit et analyse les obstacles se dressant sur la voie permettant le passage de « l’ordre mondial 1.0 » vers « l’ordre mondial 2.0 ».

Richard Haass : « Si la diplomatie était en Bourse, nous serions en plein krach »

De « l’ordre mondial 1.0 » vers « l’ordre mondial 2.0 »

Alarme. Pour cet ex-conseiller de George Bush, le concept de communauté internationale n’a plus de réalité.

Le Point: Pour vous, le monde est « en désarroi ». Qu’est-ce que cela veut dire?

Richard Haass : Il y a vingt-cinq ans, la guerre froide s`est achevée avec succès et pacifiquement, puis il y a eu l’effort, également réussi, de la coalition internationale qui s’est opposée à l’invasion de Saddam Hussein au Koweït. A cette époque, le monde, qui sortait de la guerre froide, était plus uni qu’aujourd’hui. Un quart de siècle plus tard, la situation est bien différente. L’optimisme qui régnait et faisait dire à George W. Bush qu’on avait un « nouvel ordre mondial » a disparu. Nombre de traités et d’institutions internationales multilatérales montrent de vrais signes de déclin. La rivalité entre grandes puissances recommence, le projet européen, qui était l’une des vraies réussites du monde après 1945, est plus que remis en question avec le Brexit, la crise des réfugiés, ce que la Russie a fait en Crimée, les relations russo-américaines qui se sont dégradées… Le Moyen-Orient est en plein chaos. En Asie, il y a le défi de la montée de la Chine, mais aussi, plus sérieux à court terme, celui de la Corée du Nord. On parle de communauté internationale, mais quand il s’agit de gérer les réfugiés, les questions commerciales ou les cyberattaques, je ne vois pas beaucoup de preuves de son existence. Tout cela fait que le monde est en plein désarroi. Dans mon prochain livre [qui doit sortir prochainement aux Etats-Unis, NDLR], j’utilise une métaphore. S’il y avait un titre boursier intitulé « Ordre du monde » il aurait perdu 10 ou 20% de sa valeur ces dernières années.

Les règles et les politiques issues de la Seconde Guerre mondiale arrivent donc en bout de course ?

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Pendant soixante-dix ans, on a vécu une période extraordinairement réussie. Certes, il y avait la guerre froide, mais les rapports entre l’URSS et les Etats-Unis étaient hautement réglementés et structurés, c’était un monde bien plus prévisible, plus discipliné. Quand on se réveillait le matin, on avait une assez bonne idée de ses amis et de ses ennemis, et on savait d’où venaient les défis et l’instabilité. Les Russes et les Américains étaient capables de limiter certains débordements: par exemple, ce que Saddam Hussein a fait en 1990 ne serait probablement jamais arrivé pendant la guerre froide parce que l’URSS ne l’aurait pas permis. Les relations sont beaucoup moins structurées aujourd’hui. C’est inquiétant, car d’importants éléments du vieil ordre mondial disparaissent et je ne vois rien encore qui les remplace.

Vous dites que la politique américaine a parfois rendu les choses pires par ses actions, mais aussi ses omissions. Par exemple ?

L’intervention en Irak de 2003 a créé une instabilité au Moyen-Orient, empêché la possibilité de limiter le pouvoir iranien, créé un vide pour des groupes comme A1-Qaeda et contribué à empoisonner les relations entre sunnites et chiites. Autre exemple, l’intervention en Libye. Les Etats-Unis et leurs alliés ont supprimé les forces existantes, qui étaient loin d’être parfaites, mais on n’a rien mis de mieux en place, on n’a même rien mis du tout à la place! C’est un exemple ã la fois d’action et d’omission. Et puis, sous Barack Obama, en Syrie, on a vu une Amérique réticente à agir de manière décisive. Cela a posé des questions sur la fiabilité américaine et affaibli les efforts internationaux pour éviter la propagation des armes de destruction massive. Barack Obama pouvait et aurait dû faire usage de la force en Syrie, pour protéger les civils, bloquer les forces aériennes syriennes…Il a vu les problèmes, mais je ne pense pas qu’il ait regardé de près les conséquences. L’Histoire va se montrer très critique à l’égard de sa politique étrangère.

Que pensez-vous du programme de Donald Trump ?

Honnêtement, il est très difficile de répondre, car il n’est pas encore président et ça prend en général un certain temps pour développer une vision de politique étrangère. On trouve des éléments dans ses déclarations. Il rejette jusqu’à un certain point l’ouverture habituelle au libre-échange et à l’immigration. Clairement, il adopte une attitude plus bienveillante envers Vladimir Poutine et la Russie. Il a soulevé des questions sur la politique à l’égard de la Chine… Mais il est prématuré de parler de politique étrangère. Son slogan, c’est «America First ››, mais je ne pense pas que cela ressemble a l’isolationnisme des années 1930. Selon moi, il pense plutôt au redressement de l’économie américaine et, à l’extérieur, il a en vue un calcul plus strict des intérêts américains. Mais on ne sait pas comment ce slogan va se traduire réellement. Et puis, souvent, les débuts d’une administration sont bien différents de leur fin. Après des crises, le personnel, les procédures changent.

Selon vous, Il faut adopter une nouvelle approche dans les relations internationales. Comment ?

Pendant près de quatre cents ans, l’ordre du monde – appelons-le l’ « ordre mondial 1.0 » – s’est appuyé sur une grande idée: la souveraineté des nations. Les Etats doivent se respecter et ne pas essayer d’interférer militairement dans les affaires intérieures d’un autre pays.
Ce qui se passe à l’intérieur d’un Etat, c’est, dans l’ensemble, son affaire. C’était la base de la construction de l’ordre mondial et cela a permis une longue période de relative stabilité en Europe. Mais cette idée n’est plus compatible avec la mondialisation. Ce qui se passe dans un pays a des implications ailleurs. S’il décide de mettre en marche des milliers de centrales thermiques, cela a un impact pour tout le monde en termes de réchauffement climatique. Si un pays ne gère pas sa santé, des maladies peuvent se propager et tuer des gens dans le monde entier. S’il maltraite ses citoyens, il peut susciter un exode de réfugiés et déstabiliser d’autres régions…

En conséquence, tout en continuant à respecter les frontières, nous devons moderniser notre système de fonctionnement, créer un « ordre mondial 2.0 », où les Etats non seulement aient des droits à l’intérieur de leurs frontières, mais s’engagent à respecter aussi des obligations à l’égard de leurs voisins dans les domaines qui les affectent. Cette notion plus large de la souveraineté doit être le principe qui guide la diplomatie actuelle. Je l’ai baptisé « principe d’obligation souveraine ». On l’a déjà appliqué au sommet ã Paris sur le réchauffement climatique, où les pays ont reconnu une obligation et mis des plafonds sur les émissions avec des buts précis à respecter. De même, dans une session récente des Nations unies, on a débloqué une aide financière pour aider des Etats à gérer les réfugiés. Je suis vraiment inquiet de l’orientation des relations internationales. Si nous n’agissons pas, elles ne vont pas s’améliorer.

Comment agir avec la Russie et la Chine ?

On doit être ouverts à de meilleures relations. Le mieux, c’est avoir une politique d’intégration qui cherche à les impliquer dans l’ordre régional et mondial, à la fois en leur donnant un rôle… et en étant clair sur le fait qu’ils paieront un prix s’ils poursuivent une politique que les Etats-Unis et leurs alliés jugent contraire au droit. Avec les Russes, nous devrions avoir plus de dialogue, renforcer l’Otan, coopérer en Afghanistan ou sur le terrorisme. Mais aussi lier les sanctions à leur attitude. Il doit y avoir des conséquences s’ils se comportent mal en Ukraine ou dans la cybersphère. Les relations avec la Chine sont plus importantes, car c’est un pays dix fois plus gros que la Russie, avec une économie bien plus forte. De nouveau, on doit collaborer avec Pékin sur la Corée du Nord, la cybersphère, le climat…

Dans un livre précédent, vous insistiez sur l’importance pour les Etats-Unis de rester le gendarme du monde.

Les Etats-Unis sont et resteront probablement le pays le plus puissant du monde encore pour des décennies à venir. Aucun autre pays n’a la capacité ou l’état d’esprit requis pour construire un ordre mondial. Mais l’Amérique est devenue un shérif réticent, surtout sous Barack Obama. Toutefois, aujourd’hui, il n’est pas sûr qu’elle soit préparée à jouer les shérifs ni que le monde soit préparé à laisser quelqu’un se comporter en shérif.

PROPOS RECUEILLIS PAR HELENE VISSIERE

Article publié dans « Le Point »
Numéro 2314 (12 janvier 2017)

Les commentaires de cet article sont fermés.