La vie de l'ESA

D’une économie spéculative à une économie productive

Dans cet article paru dans le numéro du magazine Challenge daté du 16 au 22 décembre 2011, Abderrahmane Mebtoul livre une analyse succincte, mais très profonde, des causes qui nous ont amené à vivre la terrible crise économique que nous traversons. Il étaye la thèse qu’il soutient en citant, de façon très précise, des chiffres extraits d’études officielle, pour en tirer des observations aussi intéressantes qu’alarmantes.

Pour  Abderrahmane Mebtoul (comme pour bon nombre d’autres économistes), la cause de la crise économique mondiale que nous vivons, en même temps que le drame des sociétés occidentales, provient du fait que la « spéculation » a été mis au centre du fonctionnement du système économique, et au détriment de la « production », qui est pourtant le moteur de l’économie dite « réelle ». Il y a donc urgence à (re)passer d’une économie spéculative à une économie productive

La spéculation se définit, en économie, comme « l’action de prévoir les évolutions des marchés et d’y effectuer des opérations d’achat et de vente en conséquence, de façon à retirer des bénéfices du seul fait des évolutions des marchés ». (Extrait de l’article « Spéculation » –Wikipedia).

Par opposition, la production est, quant à elle, « l’activité économique qui apporte de la valeur ajoutée par création et fourniture de biens et de services ». Cela « signifie que la production est création de produits ou de services et en même temps création de valeurs ». (Extrait de l’article « Production » –Wikipedia)

Spéculation et production ont pour point commun de mettre au centre de leurs définitions et de leurs activités respectives la notion de « valeur » : en effet, la spéculation anticipe la valeur d’un produit, tandis que la production la crée.

Mais qu’est-ce que la valeur ? En économie, la « valeur » (du latin « valor, oris, m. » = qualité, mérite) peut renvoyer à deux réalités qui, bien que très proches, sont néanmoins bien distinctes et surtout très différentes l’une de l’autre.

Le mot et le concept de « valeur » renvoient tout d’abord au résultat d’une évaluation subjective que l’on fait des qualités d’un bien ou d’un service, qualités que l’on cherche à quantifier (et donc, d’une certaine manière, à « objectiver ») en attribuant un certain prix au bien ou au service en question. Le mot « valeur » est alors employé, dans ce cas, dans son acception relative, puisqu’il fait référence à un processus dans lequel on compare (et donc où l’on met en relation) un bien ou un service avec d’autres biens ou services de même nature, pour enfin attribuer en quelque sorte une « note » (le prix) à la chose évaluée, par rapport à un étalon de référence (la monnaie) qui, lui-même, permet d’établir un classement économique hiérarchique entre un ensemble de denrées, de biens ou de services de nature pourtant totalement hétérogène. C’est la raison pour laquelle la « valeur » se confond, dans les échanges économiques quotidiens, avec le « prix ».

Le terme « valeur » peut également être employé dans un sens qui en fait un exact synonyme du mot « utilité ». L’« utilité » désigne, en général, une qualité par laquelle l’on sous-entend qu’une chose (qu’il s’agisse d’un objet matériel ou non) peut apporter un avantage pratique à quiconque en fait usage. Ontologiquement, l’utilité est, elle aussi, une qualité relative (puisqu’il ne s’agit pas d’une qualité que possède la chose en soi, mais d’une qualité qui apparaît seulement quand la chose est mise en relation avec un sujet – l’ « utilisateur »). Par conséquent, l’utilité est une qualité qui peut apparaître ou disparaître, en fonction de l’utilisateur (en effet une scie peut être utile au menuisier, mais inutile au mathématicien), ou bien en fonction de l’avantage pratique réel que l’on peut retirer de son usage (bien qu’il s’agisse toujours, essentiellement, du même objet, une chaise à quatre pieds sera qualifiée d’« utile », tandis qu’une chaise à deux pieds sera décrétée « inutile »). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la notion de « valeur », prise dans cette acception, est étroitement à celle de « besoin », l’ « utilité » d’une chose étant évaluée à l’aune de sa capacité à répondre à la satisfaction d’un « besoin » ressenti ou exprimé par son usager.

C’est dans cette deuxième acception que l’on emploie le mot « valeur », lorsque que l’on déclare, en économie, que la production « crée de la valeur ». Cela revient en effet à dire que la production est un processus par lequel une matière, un bien ou un service est, au travers d’un travail, transformé pour être rendu « utile ». Notons que cette seconde acception est bien moins usitée que la première, et sans doute est-ce la raison pour laquelle elle semble, de prime abord, plus difficilement acceptable pour le « sens commun »…

Par exemple, le fer (qui est une matière) est en soi « inutile » (car l’homme ne peut, à l’état brut, n’en tirer aucun avantage) : ce n’est qu’une fois que le métallurgiste l’aura transformé en rail qu’il deviendra « utile » (car ce matériau permettra ainsi aux individus de se déplacer en train).

De la même manière, cinq pièces de bois taillées (= matière transformée) sont, en soi et prises indépendamment, « inutiles » : ce n’est que lorsque le menuisier les aura assemblées pour en faire une « table » (bien d’équipement) que ces pièces de bois seront devenues « utiles ».

Enfin, faire du vélo sans avoir d’autre raison que de vouloir rouler (activité) est en soi « inutile » : ce n’est que lorsque le facteur se déplacera à vélo pour distribuer le courrier (la « distribution de courrier » étant un « service ») que cette activité sera devenue « utile ».

Dans nos trois exemples, métallurgiste, menuisier et facteur ont pour point commun d’être des « producteurs d’utilité », ce qui revient exactement à dire qu’ils sont des « créateurs de valeur ».

Qu’a-t-on cherché à mettre en exergue dans ce développement qui a distingué deux acceptions principales dans lesquelles est traditionnellement employé, en économie, le mot « valeur » ? Tout simplement que, si « spéculation » et « production » sont deux activités qui ont toutes deux pour visée de s’enrichir en tirant profit de l’augmentation de la « valeur » des matières, des produits ou des services, chacune d’elles ne donne pas le même sens au mot « valeur », dans la mesure où elle ne l’emploie pas dans la même acception.

En effet, pour la « spéculation », la valeur d’un bien ou d’un service se confond avec son « prix » (1ère acception), tandis que pour la « production » la valeur d’un bien ou d’un produit se confond avec son « utilité » (2ème acception).

Comme chacun sait et comme l’a rappelé la définition citée en ce début d’introduction, « spéculer » signifie, dans le domaine de la finance, acheter et vendre des produits en anticipant sur les cours qui en fixent la « valeur » (= le « prix »).

La « valeur monétaire » d’un produit (matériel ou immatériel) étant avant tout établie, dans les économies de marché, par le rapport existant entre l’offre et la demande, l’habileté du spéculateur consiste à acheter un certain type de produits à un moment où l’offre est abondante et la demande faible (et donc à un moment où la « valeur » / le « prix » de ce produit est relativement basse), pour ensuite le revendre à un moment où, au contraire, l’offre est rare et la demande forte (situation qui a pour effet de faire monter la « valeur » / le « prix » de ce même produit).

Lorsqu’elle est « normale », l’activité du spéculateur consiste à dégager un profit en « jouant » sur l’aspect purement financier d’un produit (=son prix), et ce, en réalisant une marge résultant de la différence entre le prix de vente et le prix d’achat dudit produit, mais sans chercher à intervenir pour faire artificiellement évoluer les cours.

Lorsqu’elle est « anormale », pour ne pas dire « malsaine », l’activité du spéculateur consiste, lorsqu’il en a les moyens économiques et opérationnels, à faire baisser ou monter artificiellement les cours d’un type de produit (dans le premier cas, en augmentant massivement, par exemple, la quantité de ce type de produit disponible sur le marché, à un moment où la demande est faible, ou bien, au contraire, dans le second cas, en restreignant la quantité de ce type de produit disponible sur le marché, à un moment où la demande est forte, ceci afin de faire grimper la valeur/ prix du produit en question), pour dégager le maximum de marge de ses opérations d’achat et de revente.

Mais que son activité soit « normale » ou « anormale », la spéculation ne se préoccupe à aucun moment de savoir si les produits desquelles elle cherche à tirer profit sont « utiles » ou « inutiles », ni si ils répondent ou non à la satisfaction d’un besoin. C’est pourquoi le produit en lui-même n’intéresse pas le spéculateur, seule l’intéressant la « valeur » (=le « prix ») dont il est porteur : ainsi, la spéculation est une activité qu’une personne peut exercer en prenant pour objet n’importe quel type de produit, allant des denrées alimentaires aux actions de sociétés… Un spéculateur n’est donc aucunement lié à la santé économique ni d’un secteur économique, ni d’un producteur, d’une société ou d’un Etat, puisqu’il peut passer sans aucun problème d’un secteur à l’autre, d’un organisme à l’autre pour continuer d’exercer son activité, ou pire, puisqu’il peut tirer un profit économique de la mauvaise santé d’un secteur ou d’un Etat en réalisant des opérations financières fructueuses…

Tout ceci montre que la spéculation, si elle accorde de l’importance au prix d’un produit  (= sa « valeur», prise dans la première acception du terme), elle n’est en revanche créatrice d’aucune « valeur » (2ème acception du terme), puisqu’elle ne produit, ni ne favorise le développement de rien d’ « utile », l’ « utilité » ne rentrant aucunement dans le champ de ses préoccupations.

Bien différente est, en revanche, l’attitude de la « production », qui n’a, à l’inverse de la spéculation, d’autre choix que de rester focaliser sur l’ « utilité » (2ème acception du mot « valeur ») des choses qu’elle produit (l’ « utilité » étant elle-même évaluée, comme nous l’avons rappelé plus haut, en étant mise en relation avec un besoin de l’usager), pour la simple et bonne raison que si un producteur ne produit rien d’utile, ne trouvant pas de marché, il ne vendra pas les fruits de son travail : or, la vente de ses produits est la condition-même de sa survie économique. C’est d’ailleurs parce que, dans le domaine de la production, la notion d’ « utilité » est au centre des préoccupations dans l’exercice de l’activité, que la « valeur / prix » des produits proposés initialement par un producteur est toujours fixée en tenant compte de la « valeur / utilité » de ces mêmes produits.

Pourquoi ce long développement sur la différence entre « spéculation » et « production » en guise d’introduction à l’article d’Abderrahmane Mebtoul paru dans le numéro du magazine Challenge daté du 16 au 22 décembre 2011 ? Parce que nous avons-là la clé nous permettant à la fois de comprendre la cause essentielle de la crise que nous traversons, et de trouver les solutions qui nous permettront d’en sortir.

Le drame, sous-entend ici Abderrahmane Mebtoul sans le dire, est que les sociétés occidentales, moteurs de l’économie mondiale (en même temps que déclencheurs de la crise économique mondiale…), sont devenues des économies spéculatives, et non des économies productives. Le fait de mettre la « spéculation » au cœur du système économique a eu pour effet de reléguer la notion de « valeur / utilité » de la production au second plan, ce qui a « un effet négatif sur le développement ». En effet, comme nous l’avons rappelé souvent au cours de cette introduction, la spéculation ne produit absolument rien d’ « utile » (n’étant donc, stricto sensu, productrice d’absolument aucune « valeur », dans la deuxième acception du sens que nous avons donné à ce terme) : or seul l’ « utile » est ce qui permet aux économies de fonctionner, et également aux sociétés de marcher vers le progrès matériel et technologique.

Le message sous-jacent à cet article du Docteur Abderrahmane Mebtoul est donc le suivant : il est impératif, pour les économies occidentales, mais aussi, au-delà, pour les économies du monde entier, de repasser d’une économie spéculative à une économie productive.

Car ce n’est que dans ce retour d’une économie spéculative vers une économie productive, que l’économie pourra redevenir au service de l’homme, et non l’homme, au service de l’économie…

La fin d’une époque

Les pays occidentaux ont trop longtemps vécu au-dessus de leurs moyens et les marchés financiers trop souvent imposé leur loi. La perte de la note a sonné comme une piqûre de rappel pour les pays riches.

Les Etats-Unis, rétrogradés courant 2011 par la plus importante agence de notation, la Grèce dans la tourmente, l’Italie après avoir été rétrogradée, est sous surveillance du Fonds monétaire international, sans compter l’Espagne, le Portugal et l’Irlande, la France sous surveillance des agences de notation. Tout cela dans un contexte de crise politique du fait que les principaux pays sont à la veille d’élections ne pouvant pas prendre des décisions structurelles, voilà la situation de l’économie mondiale en novembre 2011.

La sphère financière doit être au service de la sphère réelle. Faute d’une véritable révolution culturelle pour inculquer l’esprit d’entreprise et libérer l’ensemble des énergies créatrices, il ne faut pas s’attendre à l’émergence d’entreprenants dynamiques au sein d‘une économie de plus en plus mondialisée.

La dominance de la mentalité spéculative a un effet négatif sur le développement dans la mesure où pour tout développement fiable le capital argent doit se transformer en capital productif. Ce qui nous amène à analyser cette concentration également excessive du revenu spéculatif au niveau mondial. La suprématie de la sphère financière spéculative sur la sphère réelle et les distorsions entre les profits spéculatifs en hausse, pas ceux de véritables entrepreneurs créateurs de richesses durables, sans oublier la détérioration de notre environnement par un modèle de développement et consommation énergétique qui a besoin d’une transformation face à une population mondiale qui vient d’atteindre sept milliard d’âmes et allant rapidement vers dix milliards, expliquent largement l’essence de cette crise.

Afin de protéger la banque des activités, certains experts préconisent de séparer les banques de dépôts des banques d’investissement. Les banques seraient autorisées à user de l’épargne qu’elles ont en dépôt pour prêter aux ménages, aux entreprises et à d’autres banques, mais ne devraient plus être autorisées à acheter des titres comme l’achat d’actions ou toute acquisition de produits financiers titrisés. C’est dans ce cadre qu’il y a lieu globalement de repenser l’essence de la crise mondiale actuelle afin d’éviter du replâtrage en ne s’attaquant pas à l’essence de la crise. Cela a des similitudes avec celle de 1929, avec une tendance protectionniste néfaste à terme. Et ce, bien qu’existe une situation différente du fait de l’interdépendance des économies (mondialisation) et l’apparition de nouveaux acteurs (comme les pays émergents). Selon le FMI, le PIB mondial est évalué en 2010 à 61 963 milliards de dollars US.

Aux USA, en 2010, pour une population d’environ 380 millions, la dette publique dépasse les 14 251 milliards de dollars, soit 97% du PIB évalué à environ 14 624 milliards de dollars. La dette de l’ensemble de la Communauté économique européenne des 27, première zone économique mondiale pour une population de 500 millions d’habitants selon Eurostat, représente 80%, du PIB évalué à 16100 milliards de dollars, soit une dette de 12.885 milliards de dollars.

Au total USA et Europe réunis, la dette publique représente 27136 milliards de dollars, soit 43,83% du PIB mondial. Le cas de la Grèce qui ne représente que 2% du PIB européen évaluée (environ 305 milliards d’euros) est un épiphénomène du fait de la faiblesse de son PIB, encore que la non-résolution de la crise peut être catalyseur d’une contagion. Bien plus grave est le cas de l’Italie sept fois le PIB grec.

Mais, fait important, 880 millions d’habitants sur 7 milliards, soit 12,57%, concentrent 30 724 milliards de dollars de PIB, soit 49,63% de la richesse mondiale. La Chine, avec 1,3 milliard d’habitants, a un PIB qui ne dépasse pas 6000 milliards de dollars, soit 18,57% de la population mondiale et un ratio très faible de 9,52% du PIB mondial, tirant sa croissance des exportations vers l’Europe en premier lieu et en second lieu vers les USA, expliquant sa stratégie d’aide non désintéressée à ce que ces deux zones reprennent la croissance.

Les salaires dans le produit intérieur brut (PIB) sont en baisse, comme le montre une étude récente de l’OCDE où la part des salaires, qui représentait 67% du PIB en moyenne en 1982, n’en représente plus que 57%. Selon Patrick Artus, directeur des études de Natixis : “Dans la zone euro, au total, en trente ans, ce sont quelque 150% du PIB de l’ensemble qui sont partis vers les marchés financiers au lieu d’aller aux salariés, et donc aussi à l’État, par l’intermédiaire de la TVA, alors que la fortune cumulée des 0,2% les plus riches de la planète est estimée à 39 000 milliards. Cet argent a-t-il profité à la recherche ou à l’investissement ? Non.” Aussi existe-il un déphasage entre la dynamique économique et la dynamique sociale.

Dr. Abderrahmane MEBTOUL

Article publié dans le magazine Challenge

(Numéro daté du 16 au 22 décembre 2011)

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