La vie de l'ESA

Impact de la crise sur les entreprises

Les Etats-Unis, depuis 2006, l’Europe, et, plus généralement, le monde occidental, depuis 2008, ont été touchés par une crise sans précédent qui a fini par devenir mondiale : cette crise, qui a frappé de plein fouet les économies du monde occidental, a rapidement rendu nécessaire l’adoption de mesures d’austérité dans nombre de pays, afin de permettre aux Etats de lutter contre la hausse des déficits qui apparaissaient dans leurs bilans depuis plusieurs décennies déjà. Cet article dresse un bilan de l’impact de la crise sur les entreprises, différenciées par secteurs, et sur les ménages.

Même si la crise mondiale que nous traversons depuis 2008 est complexe et a été causée par un nombre, sinon incalculable, du moins difficilement quantifiable et surtout identifiable de facteurs, il est cependant possible de relever deux causes qui ont eu un rôle déterminant dans son déclenchement, puis dans son extension au sein des économies (et donc des entreprises) des principaux pays industrialisés.

L’une des principales causes à l’origine de la crise de 2008 provient du fait que les pays du monde occidental, après être entrés pour la plupart dans une phase d’euphorie économique après la fin de la deuxième Guerre Mondiale, ont pendant plusieurs décennies vécu au-dessus de leurs moyens : cela s’est traduit par le fait que ces pays se sont endettés (vivant ainsi « à crédit »), à la fois pour financer leur croissance, mais aussi pour assurer le bien-être matériel de leurs ressortissants (qui aspiraient à une vie meilleure, après avoir subi le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale).

Ce financement de la croissance et de la prospérité par l’endettement explique d’ailleurs pourquoi nos sociétés n’ont eu d’autre choix que de devenir des « sociétés de consommation ». La consommation (entendue comme l’achat régulier de produits ou de services, sans que cet achat ne corresponde nécessairement à un véritable besoin du « consommateur » ou de l’ « utilisateur ») non seulement des ménages, mais aussi des acteurs économiques (comme les entreprises), est en effet devenue absolument nécessaire pour maintenir (artificiellement ?) une activité économique intense, activité elle-même indispensable pour financer le déficit public.

Rappelons que « la dette publique est le principal élément du passif du bilan des administrations publiques françaises (APU). Elle regroupe les dettes que les administrations publiques françaises ont contractées auprès de prêteurs privés, français ou non, sous forme d’emprunts d’État (obligations du Trésor, BTAN…). Elle ne comprend pas les factures impayées et autres créances diverses, dont l’importance est bien moindre, mais qui sont aussi dans le passif comptable.

Elle ne tient pas compte des engagements hors bilan selon la norme comptable actuelle, qui sont reconnus dans d’autres systèmes comptables (tels que les IFRS) et devraient représenter un montant important en valeur : cette catégorie inclut notamment les retraites non financées. » (Source : Wikipédia – Article « Dette publique de la France » ).

Ainsi, ce financement des économies et des ménages des pays industrialisés par l’endettement ne pouvait plus durer : c’est ce qu’a révélé, dans la douleur (surtout pour les couches les plus humbles de la population), la fameuse crise des subprimes aux Etats-Unis.

L’autre cause à l’origine de la crise de 2008 provient du fait que certaines économies occidentales (et ceci est particulièrement vrai pour l’économie française) ont été affectées par la perte de compétitivité et, pour celles qui ont fait ce choix, par la délocalisation de leurs entreprises (la délocalisation des entreprises étant directement liée à la perte de compétitivité des économies nationales).

Rappelons quelques éléments relatifs à la notion, complexe, de compétitivité :

« La compétitivité économique est une notion économique qui s’applique à une entreprise, un secteur économique, ou un territoire (pays, bassin économique…). Elle désigne la capacité d’une telle entité à fournir et vendre durablement un ou plusieurs biens ou services marchands sur un marché donné en situation de concurrence. […]

La compétitivité de la production d’une entreprise ou d’un territoire se mesure par la différence de prix de revient relativement à la concurrence extérieure (territoires ou entreprises).

Une entreprise peut améliorer sa compétitivité si elle se place sur des créneaux particuliers : qualité élevée, innovation, etc. Si une entreprise est seule (à un moment donné) à produire un type particulier de biens ou de services, on ne peut pas parler de compétitivité économique; par ailleurs, l’entreprise pourra être très rentable (marché porteur) ou au contraire en déficit (secteur non rentable économiquement). […]

[La compétitivité] est principalement fonction :

  • des coûts de production : coût du capital (c’est-à-dire taux d’intérêt et rendement attendu par le marché boursier) et coût du travail (salaires des mains-d’œuvre qualifiées et non-qualifiées),
  • de la productivité : bonne organisation, main-d’œuvre qualifiée,etc.
  • de l’imposition locale et nationale, et des contraintes administratives,
  • de la présence d’infrastructures (routes, réseau de télécommunications,…),
  • d’externalités positives, liées par exemple à la présence de fournisseurs, d’un réseau dense de PME,
  • de la disponibilité de main-d’œuvre formée répondant aux besoins de ou des entreprises (liée au système éducatif),
  • des coûts de transport jusqu’à la zone de consommation,
  • d’une qualité de production adaptée à la demande,
  • de l’adéquation de la production avec la demande intérieure et extérieure,
  • du taux de change par rapport à des producteurs extérieurs (lorsque la monnaie domestique est sous-évaluée, la compétitivité est améliorée).

La compétitivité repose également sur la capacité d’innovation technique et commerciale lorsqu’il s’agit de compétitivité dite « hors-prix » (ou qualité).» (source :Wikipédia – Article sur la « Compétitivité économique« )

La délocalisation est généralement appelée par la baisse de compétitivité, car elle permet de faire baisser les coûts de production, et notamment le coût du travail (coûts mentionnés dans la liste ci-dessus, énumérant les facteurs influant sur le niveau de compétitivité d’un territoire ou d’un entreprise).

Si l’on se réfère aux études économiques récentes, la France présentait en 2010 une dette publique de 1 591,2 milliards d’euros  (soient 82,3 % du PIB) et un déficit public de 136,5 milliards d’euros (soient 7,1 % du PIB), contre. En termes de compétitivité, la France se situe au 28ème rang dans le classement mondial.

Ces chiffres suffisent à mettre en évidence que la crise a fortement sévi en France, situation aggravée par le fait que la France ne bénéficie pas d’un bon positionnement dans le classement mondial des pays les plus compétitifs.

Mais quel a été le réel impact de la crise sur les entreprises et les ménages en France ? Et surtout, tous les secteurs ont-ils été également frappés, ou bien certains s’en sont-ils mieux sortis que d’autres ?

C’est à ces questions que répond François Saint-Cast dans cette étude synthétique et dense. Cette étude portant sur l’impact de la crise sur les entreprises et les ménages de François Saint-Cast, fondateur de Diagnostic & System, et professeur à l’Ecole Supérieure d’Assurances (ESA), est parue dans un article publié sur le site du journal Les Echos le 29 janvier 2012.

La crise ! Mais pas pour tous !

Un examen des tableaux économiques d’ensemble de la France de 1996 à 2010 montre que la crise n’a pas touché l’ensemble des secteurs institutionnels de la même façon. Ainsi les chiffres du secteur financier (Banques, assurances et autres intermédiaires) apparaissent excellents pour une activité largement soutenue par les pouvoirs publics.

La crise a touché les secteurs institutionnels de manière extrêmement diverse. Les entreprises ont été durement affectées, le secteur des ménages a été principalement touché à travers les revenus du patrimoine et on constate une progression très nette des revenus des sociétés financières.

Ce sont les sociétés non financières, ensemble des entreprises hors finance, qui ont le plus subi la crise.

Impact de la crise sur les entreprises - Valeur ajoutée

Impact de la crise sur les entreprises - Revenu disponible

Impact de la crise sur les entreprises - Capacités et besoins de financement

Comme le montrent les graphiques, tant la valeur ajoutée que le revenu disponible des sociétés non financières ont fortement chuté et les besoins de financement ont explosé.

Ces mauvaises statistiques s’expliquent par la chute vertigineuse de la production industrielle au second semestre 2008. La faible consommation des ménages, ainsi que la faiblesse de nos exportations vers des partenaires européens tout aussi touchés que nous par la récession entraîne une baisse importante des investissements des entreprises. L’ensemble conduit à la récession de 2009.

Impact de la crise sur les entreprises - Revenu des ménages

En ce qui concerne les ménages, une stagnation des salaires et traitements se constate, les prestations sociales augmentent fortement et les revenus de la propriété baissent considérablement.

En revanche, la valorisation du patrimoine non financier (immobilier et terrains) est multipliée par 2.53 sur la période. Cet enrichissement ne concerne qu’un peu plus d’un ménage sur deux. Par contre, les revenus de la propriété baissent considérablement, principalement à cause du faible rendement des titres (actions et obligations).

Impact de la crise sur les entreprises - Banque - Assurance : Revenu disponible

Impact de la crise sur les entreprises - Banque - Assurance : Capacités et besoins de financement

Les grands gagnants sont les sociétés financières qui ont vu leur revenu disponible croître considérablement pendant la période et leur capacité de financement littéralement exploser. Comment cela est-il possible alors que l’on ne cesse de rappeler la fragilité du système financier ?

La première explication vient de ce qu’elles ne font pas bénéficier leurs clients de l’ensemble des revenus qu’elles perçoivent de leurs placements. En effet, un décalage croissant se constate entre les revenus de la propriété perçus et versés par les sociétés financières. Les sociétés d’assurance apparaissent plus modérées avec en euros courants un maximum de marge entre revenus de la propriété perçus et versés de 4 Mds d’euros en 2010. En revanche, les banques sont beaucoup plus gourmandes et se sont appropriées, entre 2005 et 2010, en moyenne près de 18 Mds d’euros par an sur la différence entre les revenus de la propriété perçus et versés.

Impact de la crise sur les entreprises - Banque - Assurance : Revenu de la propriété perçus moins revenus versés

Certes, lorsque l’on confie son pécule à son banquier, on en transfert les droits de propriété, mais un tel niveau d’appropriation est-il légitime alors que le même citoyen en tant que contribuable va devoir éponger des déficits publics abyssaux en grande partie liés à la légèreté si ce n’est l’incompétence et l’avidité des dirigeants et stratèges financiers. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui dénoncent la financiarisation de nos économies, il y a là certainement un opportunisme politique visant à dédouaner nos élus de leur propre démagogie, mais il reste une réalité de prédation injustifiable ! Que faire, taxer plus les institutions financières, ou leur interdire certaines pratiques et réformer leur fonctionnement ? La taxe n’incitera qu’à plus de prédation.

La réforme obligera à la vertu. Mais quelle réforme ? Sans doute devra-t-on examiner attentivement les pratiques sur les « futurs », les « options », les règlements différés, pratiques porteuses d’effet de levier important et donc très risquées, les « titrisations » et autres techniques visant à s’exonérer des règles prudentielles. Peut-être aussi redonner aux États le privilège exclusif de battre monnaie et revenir ainsi sur les latitudes de création monétaire actuellement accordées au système bancaire, qui n’en a pas fait le meilleur usage.

François Saint-Cast

Article publié sur le site internet des Echos le 29 janvier 2012

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