La vie de l'ESA

La navigation des assureurs en « Mer de Chine »

La Chine est un pays qui a longtemps à la fois fasciné et intrigué les entrepreneurs Occidentaux ayant tenté de s’aventurer sur ce marché. « Fasciné », car la démographie de cette nation laisse entrevoir un marché d’une étendue et d’une profondeur, sinon infinies, du moins vertigineuses. « Intrigué » car la pensée chinoise, fondée sur des catégories épistémologiques non pas « statiques » (comme c’est le cas de la pensée occidentale, héritière du patrimoine aristotélicien – Aristote, « père de la logique »), mais « dynamiques » (la philosophie chinoise, au centre de laquelle se trouvent les principes du « Yin » et du « Yang », pouvant se définir comme une spiritualité du changement), est très difficilement saisissable pour des esprits fortement influencés par une vision « cartésienne » de la réalité. Ceci explique que beaucoup d’entrepreneurs s’étant aventurés sur le marché chinois aient dû, ou bien renoncer à leurs ambitions, ou bien transformer en profondeur leur mode de pensée pour pouvoir s’adapter et « réussir » au sein de cet autre monde.

Depuis qu’elle a vu le Parti Communiste accéder au pouvoir (parti dont bon nombre de cadres ont été formés en Europe, et plus particulièrement en France), la Chine s’est incontestablement « occidentalisée ». Partant de ce postulat, conforté par le fait que le mode de consommation de la population chinoise tend de plus en plus à se rapprocher de celui des peuples d’Occidents, il est tout-à-fait légitime de s’inspirer des schémas de développement des nations occidentales pour anticiper l’évolution de l’économie et de la société chinoise.

C’est à un tel exercice de prospective, appliqué au secteur de l’assurance, concernant le « rêve chinois », que se livre Elena Golysheva, ancienne étudiante de l’Ecole Supérieure d’Assurances (cursus « Manager de l’Assurance »), dans l’article ci-dessous publié en décembre 2014 dans la revue « Banque ».

Dans cette analyse, Elena Golysheva décrit la manière dont le marché chinois de l’assurance va très vraisemblablement évoluer, au vu de la façon dont le modèle de développement occidental est en train de prendre racine au sein de l’ « Empire du Milieu ».

Mais ce rapprochement des modes de vie et de consommation entre nos civilisations et la société chinoise, ne doit pas laisser penser que les méthodes de conquête qui ont fait recette en Occident pourront s’appliquer telles quelles sur le marché chinois. Car la Chine n’est pas que le pays qui a vu naître Lao Tseu, elle est aussi la mère patrie de Sun Tsu… Il est donc indispensable, pour les assureurs, d’étudier les principes stratégiques énoncés par l’auteur de « L’art de la guerre », s’ils ne veulent pas faire naufrage en « Mer de Chine »…

Le « rêve chinois » : une opportunité pour les marchés de l’assurance

Le 14 octobre dernier, l’auditorium de la FFSA a ouvert ses portes aux nombreuses femmes de l’assurance, les « Pluri’elles » pour la conférence annuelle de l’association autour du thème « La Chine, face cachée de 50 ans de relations diplomatiques ». L’auditoire était bien sûr ouvert à tous et cet article traite de la place du marché des assurances dans le développement économique de l’Empire du milieu.

Si on fait le parallèle entre la croissance du Produit intérieur brut en Chine et celle du marché de l’assurance, le constat est évident : entre 2001 et 2011, les deux indicateurs s’alignent avec des taux inaccessibles pour le marché européen (voir le graphique ci-dessous).

Ainsi, le cas de la Chine illustre bien le constat connu selon lequel le marché d’assurance suit la dynamique du développement économique du pays.

Le rêve chinois - 1

[Source du premier graphique : Base de données AXCO, mai 2014 ; « L’assurance dans le monde en 2013 : la reprise en ligne de mire », Sigma, URL : www.swissre.com/sigma]

Il y a encore dix ans, le marché chinois de l’assurance ne représentait qu’1% de la prime mondiale d’assurance. Aujourd’hui c’est le 4ème marché mondial, devant la France, et il représente déjà 6% de la prime mondiale d’assurance soit 278 Md$.

Malgré cette croissance à deux chiffres, qui reste un rêve pour les marchés matures, le secteur chinois de l’assurance ne se trouve à l’heure actuelle qu’au tout début de son développement, avec un taux de pénétration de 3% du PIB et avec une densité de 201$ (prime par habitant) en 2013. A ce stade initial, les organismes de réglementation et de contrôle font une pression majeure sur les acteurs du marché. Parmi ces institutions qui maintiennent la légalité et la stabilité des opérations du secteur assuranciel, la Commission de supervision des assurances en Chine (CIRC) joue un rôle prépondérant. En effet, dans son 12ème plan quinquennal, le Régulateur a annoncé son intention de suivre de près la stabilité financière des acteurs d’assurance tout en fixant un objectif de 467 Md$ de primes en 2015.

L’autre facteur-clé qui conditionne le développement du marché d’assurance est la politique du Parti Communiste Chinois (PCC). Xi Jinping, leader du PCC, a dessiné la vision d’avenir du pays dans son célèbre discours « China dream » prononcé le 29 novembre 2012 au Musée national de la Chine.
En étudiant plus précisément le « rêve chinois », ses conséquences pour les marchés de l’assurance se révèlent comme une évidence. Encourager la consommation intérieure, urbaniser le pays, transformer le modèle économique…Ce cap général de la politique du PCC, d’un côté engendre de nombreuses perspectives pour le secteur de l’assurance et de l’autre instaure beaucoup de règles du jeu.

Entre autre, la stimulation de la demande intérieure est prioritaire et placée au centre des préoccupations de l’équipe de Xi Jinping. Comment faire ? Augmenter les revenus de la population, ce qui permet de créer de meilleures conditions pour l’expansion de la classe moyenne. Cette dernière étant une consommatrice importante de produits d’assurances, tant pour les biens personnel (assurance d’automobile, de logement…) que pour l’assurance-vie (financement de la retraite ou de l’éducation des enfants) ou les assurances de personne (la prévoyance et la santé). Les chiffres en témoignent : en 2013, 55% du total des primes perçues en Chine, soit 152 Md$, étaient perçus notamment dans l’assurance-vie.

L’ouverture au monde après la mort de Mao Zedong et l’enrichissement du pays ont fait apparaitre de nouveaux standards et de nouvelles valeurs chez les Chinois.

Ces nouveaux standards rendent la classe moyenne chinoise plus moderne et plus consommatrice, ce qui impacte directement les secteurs tels que l’automobile et le luxe. Cela se traduit en matière d’assurance par la large domination de la branche automobile parmi les assurances Non-vie. A partir de 2006, l’essor de cette branche s’est encore amplifié suite au caractère devenu obligatoire de l’assurance responsabilité civile des automobilistes.

Le graphique ci-dessous représente la structure de l’assurance non-vie par branche en 2012.

Le rêve chinois - 2

[Source du deuxième graphique : “China P&C Insurance and Reinsurance Market Report”, AON Benfield, Septembre 2013]

Un autre pilier important du « Rêve chinois » est l’urbanisation du pays. En Chine, la tendance démographique de ces dernières décennies est la migration des habitants de la campagne vers la ville. En 2000 par exemple, dans les zones urbaines vivaient à peu près 36% de la population, dix ans plus tard, le taux d’urbanisation a atteint 50%. Aujourd’hui, 690 millions de personnes vivent en ville, et ce chiffre est appelé à augmenter.

Or en Chine, la demande de produits d’assurance émane principalement de la population urbaine (les provinces côtières en particulier), plus riche et prospère que celle qui vit dans les régions rurales (à l’Ouest du pays notamment).
Le potentiel du développement du secteur de l’assurance est donc évident… En outre, l’urbanisation entraîne l’accroissement du nombre d’utilisateurs d’internet qui est devenu un canal de distribution des assurances très efficaces en Chine. Ainsi, le volume des ventes on-line du PICC, premier assureur chinois, a augmenté de 211M$ jusqu’à 400M$ seulement en une seule année, entre 2011 et 2012. De plus, qui dit urbanisation, dit chantiers et projets d’infrastructure…L’assurance construction attend son tour.

En même temps, la vitesse de l’urbanisation est influencée par la transformation économique dans les zones urbaines. La Chine étant en train de changer son modèle économique (passage de la fabrication de bas de gamme vers celle de haut de gamme), de nouveaux secteurs porteurs apparaissent tels que : les biotechnologies, l’énergie durable et renouvelable, l’électronique, l’automation, l’amélioration de l’environnement…Par conséquent, tant qu’il y a expansion économique, il y a besoin croissant de services assurantiels et surtout nécessité de produits innovants et sur mesure. Et ce d’autant plus que, les investisseurs étrangers attendent avec impatience l’ouverture annoncée des secteurs de transport (chemins de fer) et d’énergie (nucléaire).Dans ce contexte, les acteurs du marché international de l’assurance auront certainement leur rôle à jouer.

Parallèlement, pour réaliser son fameux « rêve », la Chine est obligée de moderniser et de développer d’avantage son secteur agricole.
L’augmentation importante de la population urbaine et l’accroissement de son pouvoir d’achat va accroître fortement les besoins de consommation dans le secteur des produits alimentaires.
Depuis quelques années la sécurité alimentaire et la qualité des produits comestibles provoquent de grands débats dans la société chinoise et attirent de plus en plus l’attention de l’Etat.

Conséquence directe, l’industrie alimentaire en Chine est de plus en plus encadrée. Le législateur veut obliger producteurs et distributeurs de produits alimentaires à assurer leur responsabilité…une bonne nouvelle très attendue par les acteurs de l’assurance.

L’agriculture et la prospérité du peuple chinois restent au cœur des reformes de Xi Jinping, réformes qui n’apportent que du potentiel au développement du marché d’assurance…

Elena Golysheva

Article publié dans la Revue « Banque » en décembre 2014

Encadré : Organisation du contrôle du secteur agricole en Chine et conséquences sur le monde de l’assurance

En Chine, le secteur agricole reste depuis toujours sous contrôle de l’Etat car ses performances influencent directement le bien-être de la population. A partir de 2004, le gouvernement a décidé d’augmenter les revenus des agriculteurs, très exposés aux risques des catastrophes naturelles (principalement sécheresse et inondations, 80% des sinistres). Le « Document № 1 » publié par le gouvernement chaque année résume les dispositions de l’Etat : moderniser le secteur agricole, augmenter le niveau qualitatif de l’industrie alimentaire et accroître le financement de l’agriculture…
Les résultats de cette politique n’ont pas tardé à influencer le marché de l’assurance :

  • de nouveaux acteurs spécialisées en assurance agricole sont apparus sur le marché (Anxin, Anhua, Sunlight…) ;
  • les subventions d’Etat de 30 à 80% des primes payées par les agriculteurs. Les subventions dépendent des régions et des objets assurés (maïs, riz, coton, vaches…) ;
  • la croissance des primes de 90% entre 2005 et 2010 (2,8 Md$ de primes en 2011) avec un ratio de sinistralité d’environ 71%.

Sources

  1. Commission de supervision des assurances en Chine, http://www.circ.gov.cn
  2. « L’assurance dans le monde en 2013 : la reprise en ligne de mire », Sigma, №3/2014
  3. “China P&C Insurance and Reinsurance Market Report”, AON Benfield, septembre 2013
  4. “China in transition: Insights for global companies”, Ernst&Young, 2013
  5. “China: a new insurance frontier”, www.insurance.about.com
  6. Base de données AXCO, 2014

Elena Golysheva

Article publié dans la Revue « Banque » en décembre 2014

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