La vie de l'ESA

Le nouvel ordre mondial à l’heure de l’Asie

C’est aujourd’hui un fait reconnu par tous, gouvernés et gouvernants, pays « occidentaux » et pays « orientaux », que le monde est entré dans une phase d’évolution et de transformation accélérées sans précédent dans l’histoire (du moins aussi loin que la mémoire humaine contemporaine peut remonter). La modernisation des moyens de transports et le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), avec notamment l’apparition d’Internet, ont été deux des principaux facteurs qui ont rendu possible cette mutation accélérée de la planète et des sociétés qui y habitent.

La transformation du monde a cependant donné lieu à l’apparition de deux phénomènes contradictoires : une internationalisation des échanges et une tendance à l’uniformisation des modèles de sociétés (sous l’effet de la mondialisation), d’une part, et un renforcement ou une reconstitution de « blocs » d’influence revendiquant fortement leur identité culturelle, d’autre part. Ainsi la Chine, ou encore la Russie, ont-elles fréquemment l’habitude de souligner, da façon implicite ou explicite, dans leurs discours officiels, les particularités de leurs pays et de leurs cultures par rapport aux nations occidentales, tout comme les « Occidentaux » n’ont, de leur côté, de cesse de vouloir faire triompher le modèle démocratique comme système d’organisation politique adopté au niveau mondial…

En réalité, les deux phénomènes précités ne sont contradictoires qu’en apparence, si l’on se souvient que le processus de la mondialisation est apparu, puis s’est accéléré à partir de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, suite à la victoire des « Alliés » sur l’Allemagne nazie, événement historique dont les grands gagnants ont été les Etats-Unis, nation qui s’est ensuite imposée comme la figure de proue du « Bloc occidental » lorsqu’a éclaté la Guerre Froide. En effet, la mondialisation n’a rien été d’autre que la tentative d’expansion progressive du modèle culturel, politique et économique américain (qui s’est historiquement inspiré du modèle européen, avant de l’influencer, notamment au cours de la période des « Trente Glorieuses ») dans l’ensemble des autres pays de la planète. Nous citions plus haut Internet comme l’un des principaux vecteurs de la transformation accélérée du monde contemporain ; or, il est intéressant de rappeler, à ce titre, que ce réseau de communication a originellement été créé par et à l’usage de l’armée américaine, avant d’être démocratisé et ouvert au grand public à la fin des années 1990…

Dans ce contexte de mondialisation accélérée (et favorisé par lui), un autre phénomène d’ampleur considérable est apparu, à savoir l’accès de 500 millions d’Asiatiques au rang des classes moyennes. Ce bouleversement, qui va aller s’amplifiant, va avoir des conséquences dont on a encore du mal à évaluer la portée sur l’équilibre du monde.

Face à ces constats, les questions qui se posent alors sont les suivantes : la mondialisation va-t-elle se poursuivre ? Et, dans le cas d’une réponse affirmative, pourra-t-elle toujours se définir comme une expansion des modèles politiques, économiques et culturels occidentaux ? Ou bien se poursuivra-t-elle au contraire sous forme d’un « choc des civilisations » ?

C’est à ces questions que répond cette interview de Kishore Mahbubani (publiée dans le Nouvel Observateur du 12 septembre 2013), diplomate singapourien ancien représentant de son pays aux Nations Unies, et doyen de la Lee Kuan Yew School of Public Policy à Singapour.

Kishore Mahbubani, qui prédit ici l’instauration d’un nouvel ordre mondial à l’heure de l’Asie, a été classé parmi les meilleurs penseurs de la globalisation par le « Financial Times ».

Tremblez, Occidentaux !

Pour l’ancien diplomate Kishore Mahbubani, l’un des plus grands penseurs de la globalisation, l’Asie, en particulier la Chine, est en passe de dominer la planète. L’Occident, qui ne représente plus que 12% de la population mondiale, doit s’adapter à ce nouvel ordre. Interview publiée dans le Nouvel Observateur du 12 septembre 2013.

Le Nouvel Observateur : Le monde, écrivez-vous dans votre dernier livre, a plus changé ces trente dernières années qu’au cours des trois siècles écoulés. Pourquoi ?

Kishore Mahbubani : Rendez-vous compte : en trente ans, 500 millions d’Asiatiques ont rejoint les classes moyennes. Jamais dans l’histoire autant d’êtres humains – un demi-milliard ! – ne sont sortis de la pauvreté, et encore moins à une telle vitesse. C’est un changement si exceptionnel que personne n’en mesure encore toutes les conséquences politiques et stratégiques – et certainement pas l’Occident.

Pourtant ce changement va s’accélérer.

Avec une rapidité stupéfiante. Selon différentes études de l’ONU, dans seulement sept ans, le nombre des classes moyennes aura triplé en Asie pour atteindre 1,7 milliard d’individus. En 2020, elles seront donc plus nombreuses qu’à l’Ouest – un renversement majeur du rapport des forces économiques et donc géopolitiques. Si bien que, dans les siècles prochains, quand les historiens étudieront notre époque, ils jugeront, j’en suis sûr, le formidable réveil de l’Asie comme un phénomène historique plus important que la fin de la guerre froide ou la montée de l’islamisme.

Comment expliquez-vous ce succès de l’Asie, notamment de la Chine ?

C’est simple : un jour, ces pays ont décidé de copier l’Occident. Ce fut la grande décision de Deng Xiaoping, le premier dirigeant chinois qui a compris que l’économie planifiée ne menait nulle part. En 1979, il a eu le courage d’en finir avec le dogme communiste, d’imposer le pragmatisme (« Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, disait-il, pourvu qu’il attrape une souris »), et d’imposer l’économie de marché à la Chine de Mao. A mon avis, dans quelques décennies, il sera considéré comme le plus grand leader du XXe siècle, car personne d’autre n’a eu un impact positif sur autant d’individus, pas même Churchill. Dans cette formidable mutation de la Chine et donc du monde, un autre dirigeant a joué un rôle considérable, méconnu en Occident : le Premier ministre Zhu Rongji. C’est lui qui, en 1999, a lancé les négociations pour l’entrée de son pays dans l’Organisation mondiale du Commerce. A lui aussi, il a fallu un grand courage pour affronter à Pékin les clans très puissants qui n’avaient pas intérêt à ce que la Chine soit plongée dans le grand bain de la compétition internationale. Zhu savait qu’il prenait un grand risque personnel. Au début des discussions, il a dit : « J’ai préparé 100 cercueils : 99 pour des officiels corrompus et un pour moi. » Mais il a réussi au-delà de toutes ses espérances. Douze ans plus tard, son pays est devenu la deuxième économie du monde. Et en 2016 il sera la première, à parité de pouvoir d’achat, devant les Etats-Unis. C’est le FMI qui le dit.

Un juste retour des choses, selon vous, n’est-ce pas ?

Evidemment. La domination de l’Occident durant les deux siècles écoulés était une aberration. Les historiens de l’économie ont établi que, tout au long des dix-huit premiers siècles de notre ère, la Chine et l’Inde représentaient environ la moitié de l’économie mondiale. Ce n’est qu’à partir de la révolution industrielle en Europe, puis de l’émergence des Etats-Unis, que cette part s’est progressivement réduite jusqu’à ne représenter que quelques pour-cent. Cette primauté retrouvée de l’Asie ne sera donc, en effet, que la fin d’une aberration historique.

Mais ce rattrapage pourrait prendre plus de temps qu’annoncé. Beaucoup prévoient un fort ralentissement de la croissance en Chine.

Les premières phases de la croissance sont, en effet, les plus aisées. Il suffit d’injecter de la main-d’oeuvre dans la machine. Mais, à un moment, les gains de productivité diminuent, et la croissance avec. Je ne pense pas que la Chine en soit là. Je ne crois pas à cette décélération avant plusieurs décennies. Mon raisonnement est simple : le niveau de vie en Chine est à peu près celui de la Corée du Sud à la fin des années 1960. Or la Corée a continué d’enregistrer des taux de croissance très élevés pendant trente ans. La Chine a donc beaucoup de temps devant elle. Je pense même qu’ayant tant investi ces dernières années elle va connaître un nouveau boom.

Mais pas la démocratie ?

Elle viendra en Chine, mais il ne faut pas brusquer les choses, comme en Russie sous Gorbatchev, avec les résultats que l’on sait. Les Occidentaux ne cessent de parler des droits de l’homme, mais se souviennent-ils de la situation au début des années 1980 ? A l’époque, les Chinois n’avaient pas le droit de choisir leur métier, leur lieu de résidence, ni même leurs vêtements, et évidemment ils ne pouvaient pas sortir du pays. Aujourd’hui, tout cela est fini, et 70 millions de Chinois entrent et sortent chaque année du territoire national. Si la situation interne était aussi intenable que certains le prétendent, ils resteraient à l’étranger. Je dis donc à mes amis européens et surtout américains que, au lieu de parier sur une révolte des classes moyennes et une implosion du Parti communiste, ils feraient mieux de se préparer à un monde dans lequel l’Asie, et plus précisément la Chine, fera jeu égal avec l’Occident, voire le dominera.

Ils n’y sont pas déjà préparés ?

Bien sûr que non. Depuis 2001, tandis que la Chine, le pays le plus peuplé du monde, progresse extrêmement vite, les Etats-Unis demeurent obsédés par… le Moyen-Orient. En fait le 11-Septembre a été un formidable cadeau géostratégique pour Pékin. Une anecdote illustre parfaitement ce paradoxe. Après la prise de Bagdad, la Maison-Blanche s’est rendu compte que, pour reprendre les exportations de pétrole irakien, elle avait besoin d’une résolution de l’ONU légitimant l’invasion. A l’époque, je siégeais au Conseil de Sécurité en tant que représentant de Singapour. Quand l’administration Bush a obtenu l’adoption des textes qu’elle souhaitait, j’ai félicité mes amis diplomates américains. A ma grande surprise, ils m’ont dit : « Nous devons tout à Pékin. » Les dirigeants chinois avaient donné très facilement leur feu vert à l’occupation américaine. Pourquoi cette faveur ? Pour que Washington s’empêtre en Irak et ne s’occupe pas de la Chine. Et c’est ce qui est arrivé. Au-delà des espérances de Pékin. En échange du vote chinois, George Bush a même, quelques semaines après, fait pression auprès du président taïwanais afin qu’il renonce à ses velléités d’indépendance.

Aujourd’hui, pour contrecarrer la puissance chinoise, les Etats-Unis misent sur leur puissance militaire.

Oui, mais c’est une politique à courte vue. A mon avis, les dirigeants chinois espèrent que Washington va continuer de s’épuiser dans des dépenses militaires astronomiques. C’est cette course aux armements qui a tué l’Union soviétique…

En attendant, les Etats-Unis « contiennent » militairement la Chine.

Peut-être, mais la Chine a trouvé, je crois, la parade. Deng Xiaoping avait vu comment, dans les années 1950, 1960 et 1970, la politique américaine d’endiguement avait réussi à isoler l’Union soviétique du reste du monde. Il redoutait que la même chose n’arrive à la Chine. Du coup, il a décidé de partager les fruits de la croissance chinoise avec ses voisins de façon que ces derniers aient beaucoup à perdre d’un isolement de la Chine. Si bien que celle-ci est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Japon, de l’Inde, du Vietnam et d’autres pays de la région. C’est le résultat naturel d’une globalisation des échanges mais aussi les fruits d’une politique étrangère mûrement réfléchie. Je ne dis pas que, pour autant, les pays de la région souhaitent un départ des forces américaines. Celles-ci les rassurent, justement contre d’éventuelles velléités expansionnistes chinoises. Mais la domination occidentale va décliner inexorablement. En termes d’influence, Pékin est, d’ores et déjà, à égalité en Asie avec les Etats-Unis, malgré son infériorité militaire. Il y a vingt ans, le diplomate le plus en vue à Manille ou Kuala Lumpur était évidemment l’ambassadeur américain. Aujourd’hui, son homologue chinois est tout aussi important.

Comment les Occidentaux devraient-ils se préparer à ce rééquilibrage du monde ?

Les Américains devraient accepter que demain ils ne seront plus que la puissance numéro deux et en tirer les conséquences. Pour l’instant, à Washington, aucun homme politique n’ose le dire. La suprématie américaine sur la planète est une vache sacrée. Le Congrès refuse que le droit international limite l’action de l’Amérique. Les Etats-Unis pouvaient se le permettre quand ils étaient tout-puissants. Aujourd’hui, c’est une attitude très risquée. Si les Américains ne veulent pas que, demain, des drones chinois survolent l’Europe ou l’Afrique, s’ils ne veulent pas que, demain, des sous-marins nucléaires chinois longent à moins de 20 kilomètres les côtes de New York ou de Los Angeles, il faut que, dès aujourd’hui, Washington abandonne ce genre d’attitude agressive et accepte de se plier aux règles internationales. En fait, les Occidentaux, qui ne représentent que 12% de la population mondiale, n’ont que quelques années, cinq ans, peut-être dix, pour mettre en place des institutions et des lois internationales qui permettront de gérer le monde de demain, multipolaire. Je ne dis pas qu’ils doivent le faire par idéalisme ou pour respecter leurs engagements, mais parce que c’est dans leur intérêt. Sinon, oui, dans cinq ou dix ans, les 88% restants, ceux dont le niveau de vie progresse à une vitesse astronomique, imposeront un nouvel ordre mondial qui ne plaira pas à l’Occident.

Selon vous, il faut revoir très vite le leadership des institutions internationales et, notamment, y réduire la place des Européens, et particulièrement des Français…

Bien sûr ! Franchement, trouvez -vous normal qu’après le scandale Strauss-Kahn ce soit encore une personnalité française – dont le pays ne pèse plus grand-chose dans la mondialisation qui soit nommée à la tête du FMI ? Quelle offense pour le reste du monde ! En fait, il faut en finir avec cette règle non écrite selon laquelle le FMI est forcément dirigé par un Européen et la Banque mondiale par un Américain. Place aux pays qui tirent la croissance et qui demain seront les premières économies de la planète ! L’Europe est en déclin, c’est un fait historique. Elle est désormais surreprésentée au Conseil de Sécurité. Il faut que les sièges de membres permanents de la France et de la Grande-Bretagne soient réunis en un seul qui soit laissé à l’Union européenne. Et d’autres Etats, le Brésil, l’Inde, le Nigeria… doivent entrer dans ce saint des saints. Sinon le Conseil de Sécurité perdra toute légitimité, et ce sera le chaos. Les dirigeants du Vieux Continent auront bientôt l’occasion de rehausser le statut de l’ONU Selon la tradition, après l’Asiatique Ban Kimoon, dont le mandat vient à échéance en 2016, ce sera au tour d’un Européen de diriger les Nations unies. Espérons que le choix sera au niveau des enjeux. La dernière fois, en 1972, il avait été affligeant : les chancelleries européennes avaient désigné l’ancien nazi Kurt Waldheim…

Les institutions internationales d’aujourd’hui sont nées à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Pensez-vous que leur profonde refonte, au détriment des Occidentaux, pourra avoir lieu sans une nouvelle guerre ?

Une nouvelle guerre, pas forcément, une grave crise, oui. Il y a déjà eu un coup de semonce en 2008. Jusque-là, la Maison-Blanche ne reconnaissait que le G8, le club des riches Occidentaux, et méprisait le G20. Après la faillite de Lehman Brothers et ses conséquences financières catastrophiques, le plus unilatéraliste des présidents américains, George Bush, a été contraint d’accueillir le premier sommet des chefs d’Etat du G20 et de se soumettre à ses décisions. Pour une réforme en profondeur du Conseil de Sécurité, il faudra une autre grande crise. Laquelle ? Je l’ignore. Mais il y en aura forcément une.

Propos recueillis par Vincent Jauvert

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