La vie de l'ESA

Les Etats et la crise

La crise économique mondiale, qui a d’abord éclaté aux Etats-Unis en 2006 (avec la fameuse crise des subprimes) pour ensuite s’étendre au reste du monde en 2008, a mis en évidence un fait : les Etats, ainsi que les organes de gouvernance, qu’ils soient politiques, économiques et financiers, se sont montrés incapables, dans tous les pays ou dans toutes les communautés d’Etats (à commencer par la Communauté Européenne…), de prendre des mesures efficaces pour piloter et faire voguer le « navire » du monde occidental dans une direction de sortie de crise déterminée et cohérente.

Les Etats impliqués dans et touchés par la crise se sont heurtés à deux principaux problèmes. Le premier est que les dirigeants de ces pays se sont, dans l’ensemble, laissés littéralement emporter par le vent de panique qui a soufflé sur l’économie mondiale ces cinq dernières années, ce qui les a contraint à agir précipitamment, sous la pression des situations d’urgence qui se sont enchainées, et de manière disparate, sans véritable coordination. Or, il est bien connu des marins que lorsqu’une tempête se déchaîne sur la mer, la première vertu que l’on attend d’un capitaine et des autres membres de l’équipage aux commandes du navire, est qu’ils sachent garder leur calme et leur sang-froid, à la fois pour pouvoir évaluer la situation aussi objectivement que possible, et pour être en mesure de coordonner efficacement les actions des personnes qu’ils ont sous leur direction, en même temps que sous leur responsabilité.

Or, parmi les dirigeants des Etats qui se sont retrouvés aux commandes des navires emportés par la crise, peu, ou en tout cas pas assez suffisamment parmi eux, ont démontré être dotés de cette vertu qui constitue une caractéristique essentielle de la figure du « bon » capitaine.

Le second problème auquel se sont heurtés les Etats touchés par la crise provient du fait que ce vent de panique (qui est venu à bout du sang-froid de bien des dirigeants), a fini par lever les déferlantes issues du monde de la finance, déferlantes dont l’intensité a été aggravée par l’esprit d’avidité qui en a poussé certains à profiter de ce tumulte pour réaliser, de façon irresponsable, des profits allant au-delà de la mesure du raisonnable.

Dans cet article filant la métaphore marine, François Saint-Cast, journaliste aux Echos, fondateur de Diagnostic & System, et professeur à l’Ecole Supérieure d’Assurances (ESA), décrit la situation de la tourmente dans laquelle nous nous trouvons, n’hésitant pas à qualifier le « navire » dans lequel nous sommes embarqués de « bateau ivre ».

L’analyse de  François Saint-Cast laisse penser qu’à l’image de ce qui est arrivé récemment au bateau de croisière « Costa Concordia », il ne faudra pas compter sur la direction du navire pour se sauver du naufrage : l’organisation du sauvetage incombera sans doute aux passagers eux-mêmes qui devront trouver les moyens de regagner la terre ferme.

C’est en effet le message qui semble émaner de l’article de François Saint-Cast, lorsqu’il écrit, en conclusion de l’article : « Mais réjouissons-nous, comme le font Jacques Attali et Michel Godet, ce gros temps est propice à l’innovation sociétale ! ».

Peut-être cette tourmente que nous traversons remettra-t-elle au centre des rapports humains des valeurs comme l’entraide ou la solidarité, valeurs qui ont eu tendance à être oubliées au quotidien dans nos pays industrialisés ?

En conclusion de cette introduction, rapportons cette anecdote qui nous fut rapportée : un Anglais et un Italien échangeaient un jour à propos de leurs pays respectifs. L’Italien constatait que dans sa patrie la société mettait au centre de ses valeurs la solidarité et l’entraide familiale, mais, par contre, que l’Etat ne fonctionnait pas très bien. L’Anglais lui répondit alors : « Chez vous, la famille marche, parce que l’Etat ne marche pas. Chez nous, c’est l’inverse : l’Etat marche, parce que la famille ne marche pas ! ».

Aussi, peut-être le délitement des Etats, initié et aggravé par la crise, va-t-il induire une situation où le tissu social va être amené à se souder par la base, et non plus, comme cela a été longtemps le cas dans nos pays régis par l’ « Etat-Providence »,  par le « haut »…

Crise et politique : une désagréable sensation de bateau ivre

De sommets en sommets, on semble piétiner alors que la finance mondiale déraille. Les uns après les autres les verrous des cages à panique sautent, mettant un équilibre mondial déjà vacillant à rude épreuve. Où va-t-on ?

Depuis 2008 un vent de tempête souffle sur la planète. D’humbles américains criblés de dettes et en défaut de paiement, on est passé à des établissements financiers renommés puis à des Etats, enfin à des zones monétaires entières. L’efficacité des innovations financières à contourner les critères de solvabilité a été remarquable ! Le souffle de cette panique financière nous contraint à naviguer dans des eaux  tumultueuses. Avec de sérieux risques de stagflation tant on a monétarisé le financement, ici et là.

Sachant fort bien qu’ainsi le débiteur s’enrichit et le créditeur s’appauvrit, or les Etats sont fortement débiteurs et les ménages créditeurs. En 2009-2010, cela se complique de tensions sociales de plus en plus vives, dans un climat de repli national, mais aussi d’ouverture démocratique. La rechute en 2011, après l’espoir d’une rémission en 2010, est amère, et l’horizon s’assombrit à lire les prévisions 2012. Un déjà vu de « bateau ivre »! Qui va refermer les cages à panique et remplacer les verrous ?

Dans la fièvre électorale, le peuple souverain décidera avec fébrilité, indifférence ou résignation de qui le gouvernera. Pour quelle politique, il le découvrira au fur et à mesure. Quel choix a-t-il ? Nul n’a le temps ni souvent l’envie d’éplucher la littérature roborative de campagne, compilation de slogans vagues et flatteurs inspirés par les seniors de la communication. A moins d’un coup de théâtre le premier tour s’annonce serré. Et beaucoup se décideront dans les derniers jours. Quel choix a-t-il le citoyen ? Il ne peut qu’accorder sa confiance et espérer que ça aille mieux comme on lui a promis sur le tract.

Se pose alors l’inévitable question : à qui faire confiance ? Car un peuple en confiance construit des projets et génère de la croissance.

Vu de l’extérieur, il semble que le vent de panique se soit aussi infiltré jusque dans l’Elysée, vieille bâtisse mal isolée. Un jour on dit « Non ! » et puis le Président réfléchit et on dit « Oui !». Charge aux communicants d’expliquer les revirements… Sur le terrain ça ne va pas mieux: une coopérative ouvrière, financée tout ou partie par les salariés grâce aux indemnités exceptionnelles versées par SNCF l’actuel propriétaire, le rail qui prend l’eau et l’Etat qui écope ! Comment SNCF financera cette indemnité si ce n’est en faisant appel au crédit de son actionnaire.

Le poste radio nous dit même qu’en coulisse le Président ne veut plus de licenciements massifs  jusqu’en mai. Une nouvelle ligne budgétaire que l’on soldera cet été sans doute, sombre perspective pour les statistiques du chômage de septembre. De l’autre côté, on nous écrit personnellement dans Libération et on insiste au « 20 heure » pour nous dire tout le mal que l’on pense de notre actuel Président. Un scoop contre une scop ! Pendant ce temps, le bateau continue sa course folle sans que personne ne sache quelle est la direction aujourd’hui, qui le dirigera demain et vers quelle destination.

Ce sentiment d’impuissance propre aux humbles nous est familier, mais on pensait nos édiles, nos élites à l’abri. Or voilà trois ans qu’aucun n’est d’accord sur rien, personne n’a failli : ni les banquiers ; ni les gouvernants ; ni les représentants institués : ni les experts ; ni les penseurs, personne ! Ce serait un coup du sort terrible qui s’abattrait sur nous.

Allons donc ! On a reculé sciemment les limites du bon sens, par pure démagogie. Ce n’est pas une crise du crédit dans son principe, ce sont les légèretés accumulées dans le choix et l’évaluation des débiteurs y compris les Etats que nous payons. Légèreté rendue possible par l’explosion des instruments financiers les plus exotiques. Nous subissons une crise majeure de gouvernance. Mais réjouissons-nous, comme le font Jacques Attali et Michel Godet, ce gros temps est propice à l’innovation sociétale !

François Saint-Cast

Article publié sur le site internet des Echos le 4 janvier 2012

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