La vie de l'ESA

Les impacts négatifs des inégalités aux Etats-Unis

Les impacts négatifs des inégalités aux Etats-Unis

La biologie nous enseigne que la santé d’un corps vivant est indissociable de la santé de chacun des organes qui le compose : car, dans un organisme vivant sain, la partie existe pour le tout, et le tout, pour la partie. Partant de ce principe, des organes sains sont, d’une part, essentiels pour maintenir la bonne santé du corps, tandis que, d’autre part, et par un effet « boomerang », le bon état du corps (envisagé comme système) permet d’assurer l’équilibre et le bon fonctionnement de chaque organe.

En outre, la Table d’Emeraude rapporte ces paroles d’Hermès Trismégiste : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas […] ». Ces propos mettent en évidence le principe de correspondance, lequel permet d’établir des relations entre des phénomènes observables à différentes échelles, mais analogues dans leur déroulement et/ou leur mode de fonctionnement. Mais le principe de correspondance fournit surtout une clef permettant de comprendre, par l’étude de phénomènes directement observables, des processus qui, si nous n’étions pas autorisés à recourir à cette mise en rapport par analogie, échapperaient totalement, par leur ampleur et leur complexité, à notre champ de perception intellectuelle et à notre compréhension.

Cela étant dit, comment peut-on dès lors comprendre, de façon globale, le mode de fonctionnement d’une société ? Tout simplement par analogie avec le fonctionnement d’un corps biologique. Ne parle-t-on pas en effet, dans le langage courant, de « corps social » ?

Dans le « corps social », tout comme dans le « corps biologique » :

- il est possible d’identifier de grandes fonctions vitales (rassemblées au sein de « castes » dans la société indienne traditionnelle) nécessaires à la vie de l’organisme social,
- chaque citoyen doit idéalement assumer une fonction et des tâches bien définies (par le biais de l’exercice d’un emploi) pour contribuer à la bonne santé du corps social,
- l’équilibre ou la bonne santé de l’ensemble (= la société) repose sur les échanges entre les parties (= les membres de la société, c’est-à-dire les citoyens) ; les flux économiques ont, dans une société, exactement le même rôle que le flux sanguin dans le corps humain, car ce sont eux qui apportent la vie et l’activité au pays,
- si les flux économiques se trouvent bloqués à un certain « endroit » du circuit des échanges (ce blocage amenant obligatoirement certains membres du corps social à se trouver en excès, et d’autres, en défaut de capitaux), alors un déséquilibre se produit au sein du système ; si ce blocage s’aggrave pour devenir un arrêt des échanges, cela peut alors entraîner la mort de l’économie du pays,
- si l’ensemble des citoyens se porte bien, alors le pays est vif, dynamique et en bonne santé ; tandis qu’en retour, la bonne santé du corps social profite à chacun de ses membres, car le premier peut fournir aux seconds des conditions favorables à leur épanouissement…

Il serait possible de multiplier les analogies entre le « corps biologique » et le « corps social », mais celles qui ont été précédemment énumérées permettent d’éclairer l’article présenté ci-dessous, et intitulé « Les Etats-Unis menacés par les inégalités ». Cet article, publié par Martin Wolf, éditorialiste économique au Financial Times, décrit les effets néfastes des inégalités, notamment de revenus, sur l’économie américaine.

Les inégalités de revenus, telles qu’elles sont présentées dans cet article, peuvent en effet être interprétées comme un blocage des flux financiers, dont les effets sont aussi néfastes que peuvent l’être ceux dus à une rétention du flux sanguin dans un organisme biologique : en effet, un corps dans lequel la circulation sanguine est ralentie finit indubitablement par tomber malade.

Quelles conséquences vont, selon Martin Wolf, avoir à terme les inégalités constatées et avérées aux Etat-Unis sur l’économie de ce pays ? C’est ce que l’éditorialiste du Financial Times nous propose de découvrir dans cet article, publié, dans sa version française, dans le numéro du 9 octobre 2014 du journal « Le Monde ».

Les Etats -Unis menacés par les inégalités

Principale économie à haut revenu, et sans doute la plus inégalitaire, les Etats-Unis offrent un bon exemple de l’inquiétant impact économique des inégalités. Cette constatation est aujourd’hui partagée par des institutions que l’on peut difficilement accuser de verser dans le socialisme.
Deux rapports, l’un rédigé par l’économiste en chef de Standard & Poor’s (S&P) pour les Etats-Unis, Beth Ann Bovino, et l’autre par Morgan Stanley, s’accordent pour dire que non seulement les inégalités s’accroissent, mais qu’elles ont des effets négatifs sur l’économie américaine. Selon la Réserve fédérale (Fed, banque centrale américaine), les 3 % des citoyens les plus aisés ont perçu 30,5 % du total des revenus en 2013. Les 7 % suivants en ont empoché 16,8 %. Ce qui laisse la moitié du montant total des revenus aux 90 % restants. Les 3 % les plus aisés ont aussi été le seul groupe à enregistrer une augmentation de sa part des revenus depuis le début des années 1990. Depuis 2010, le revenu familial médian diminue tandis que le revenu moyen augmente.

Les inégalités ne cessent donc de se creuser. Le rapport de Morgan Stanley cite la proportion grandissante d’emplois peu qualifiés, dangereux et mal rémunérés ; l’accroissement de l’avantage salarial des personnes ayant bénéficié d’une éducation de haut niveau ; enfin, le fait que les politiques budgétaires et les dépenses sociales sont devenues moins redistributives. Les 20 % de personnes situées au plus bas de l’échelle des revenus n’ont reçu que 36 % des prestations sociales fédérales en 2010 alors qu’elles en percevaient 54 % en 1979.

REDISTRIBUTION DES REVENUS

Entrent aussi en ligne de compte les énormes augmentations dans la rémunération relative des hauts responsables d’entreprise, ainsi que le basculement des revenus du travail vers le capital. Les politiques de la Réserve fédérale ont également avantagé les personnes relativement aisées : la Fed cherche à faire monter les prix d’actifs qui appartiennent dans leur immense majorité à des riches (titres financiers, immobilier).

Les deux rapports pointent deux conséquences économiques de cette hausse des inégalités : demande atone et retards dans l’amélioration du niveau d’éducation. En ce qui concerne la demande, beaucoup de ceux dont, avant la crise, les revenus n’augmentaient pas pouvaient souscrire un emprunt. La hausse des prix des logements le permettait. A la fin de 2007, l’endettement atteignait un pic de 135 % des revenus disponibles. Puis est venue la crise. Grevées de dettes et incapables de contracter un nouvel emprunt, les personnes à bas revenus ont été obligées de dépenser moins. Il en est résulté une reprise exceptionnellement faible de la consommation. Il est certes illogique de prêter de manière irréfléchie à des gens qui n’ont pas les moyens de rembourser. Mais l’économie ne retrouvera pas son dynamisme sans une redistribution des revenus en direction des gens qui dépensent, faute de source de demande alternative : les dépenses publiques sont encadrées ; l’investissement est freiné par la faiblesse des perspectives de croissance de la demande ; chaque pays souhaite voir croître ses exportations nettes…

L’IDÉAL RÉPUBLICAIN DÉGRADÉ

Le système éducatif américain s’est détérioré. Les Etats-Unis sont le seul pays dont les jeunes de 25 à 34 ans ne sont pas mieux éduqués que les 55-64 ans. Cela est dû en partie au fait que les autres pays ont rattrapé les Etats-Unis, qui ont été les premiers à instaurer l’éducation universitaire de masse. Mais aussi au fait que les enfants de milieux défavorisés sont désavantagés dans l’accès à l’enseignement supérieur.

Le rapport de S&P relève que, dans les foyers les plus pauvres, le taux d’obtention de diplômes universitaires n’a augmenté que de 4 points de pourcentage entre la génération née au début des années 1960 et celle née au début des années 1980. Sur la même période, ce taux a crû de près de 20 points de pourcentage chez les ménages les plus riches. Or, sans diplôme universitaire, les possibilités d’ascension sociale sont très limitées. Résultat, les enfants de familles aisées ont toutes les chances de continuer à connaître la prospérité, tandis que les enfants de milieux défavorisés resteront pour la plupart pauvres. Ce n’est pas seulement un problème pour tous ceux dont les talents ne pourront s’épanouir.

L’incapacité à rehausser le niveau d’éducation est également susceptible de compromettre la santé économique à long terme. Une population mieux éduquée dans son ensemble relèverait le niveau de prospérité de tous.

ECONOMIE « ACCRO » À L’ENDETTEMENT

Mais le coût social de la croissance des inégalités ne s’arrête pas là. Le plus grave est qu’elle dégrade l’idéal républicain d’une citoyenneté partagée. Lorsque la Cour suprême s’emploie à plier la Constitution à la volonté des ploutocrates, un grand danger pèse sur les principes d’égalité républicaine. Les énormes différences de richesse et de pouvoir ont dans le passé vidé de leur sens plusieurs républiques. Cela pourrait très bien se reproduire aujourd’hui.

Même ceux qui ne partagent pas cette inquiétude devraient se préoccuper du coût économique des inégalités. La « stagnation centenaire » de la demande est liée aux modifications de la distribution des revenus. Mais la transmission de désavantages éducatifs entre générations représente aussi un handicap croissant pour l’économie. Une économie « accro » à l’endettement et dont le niveau d’éducation stagne est susceptible de tomber malade dans l’avenir.

Martin Wolf

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Article paru dans « Le Monde » du jeudi 9 octobre 2014

Cette chronique de Martin Wolf, éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial Times ». ©FT

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