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Les nouveaux rapports de force internationaux vus de l’Allemagne

L’année 2016 a connu plusieurs événements marquants au niveau des relations internationales : le Brexit et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump sont les deux faits qui laissent présager un net changement dans l’ordre mondial. Le Brexit pourrait apparaître comme le début d’un délitement de l’Union Européenne (l’élection présidentielle française de 2017 nous dira si ce délitement s’accentuera ou non), tandis que l’arrivée au pouvoir de Donald Trump (plus, à l’heure de son accession au pouvoir, homme d’affaires que dirigeant politique) pourrait marquer le début d’un retrait des Etats-Unis de la scène internationale.

Enfin, si l’on remonte quelques années en arrière, l’entrée de la Chine dans une période de fléchissement de sa croissance, l’instabilité du Proche et Moyen-Orient (déclenchée notamment par les révolutions du Printemps Arabe et l’éclatement du conflit syrien) et enfin le début de la guerre en Ukraine, sont des phénomènes / des événements qui ont fortement contribué à rebattre les cartes des rapports de force internationaux.

Dans cette interview, parue dans le numéro 2314 de l’hebdomadaire « Le Point », Joschka Fischer, Ministre des Affaires Etrangères de l’Allemagne et ancien dirigeant des Verts, livre son analyse sur les conséquences que les différents événements de la première moitié des années 2010 vont avoir sur les nouveaux rapports de forces internationaux.

Joschka Fischer: « La Chine va être la grande gagnante »

Les nouveaux rapports de force internationaux vus de l’Allemagne

Européen. Celui qui a dirigé la politique étrangère allemande pendant sept ans analyse les nouveaux rapports de forces internationaux.

Le Point: Qui va profiter de la nouvelle donne mondiale : la Russie ou la Chine ?

Joschka Fischer: La Chine, assurément. La Russie, bien que puissance nucléaire, est trop faible. Sur le plan économique, sa situation ressemble à celle d’un pays de l’Ouest africain. La Chine, en revanche, est en pleine ascension. Elle se modernise sur toute la ligne, contrairement ã la Russie. La question est de savoir si son ascension va se réaliser dans la coopération ou la confrontation. Sur certains thèmes clés, comme le changement climatique et le libre commerce mondial, la Chine va reprendre le rôle des Etats-Unis. Pour le climat, elle va s’en tenir à la ligne définie par l’accord de Paris, non pas pour des motifs idéologiques ou moraux, mais pour d’évidentes raisons matérielles. La pollution environnementale à Pékin et dans le nord de la Chine atteint des niveaux extrêmes. La direction chinoise sait qu’elle doit changer de modèle de croissance. Elle va le faire et l’accord de Paris lui en offre l’opportunité. Quant à la liberté du commerce mondial, dont l’Amérique de Donald Trump veut s’éloigner, la Chine va au contraire s’y tenir et prendre un rôle dirigeant, en raison de ses intérêts et de la taille de son marché. Pour l’Europe, le défi est intéressant.

Quel impact aura sur l’ordre du monde une politique étrangère de Donald Trump marquée par l’isolationnisme et le protectionnisme?

Je ne connais aucun précédent dans l’Histoire mondiale où une grande puissance comme les Etats-Unis, dont le pouvoir dépasse tout ce qui a existé jusqu’å présent, déclare de facto abdiquer ce rôle. Les conséquences pour l’Occident et pour l`Europe seront massives. Le retrait des Etats-Unis va engendrer un vide que d’autres vont chercher ã combler. En Europe, ce sera notamment le cas de la Russie.

Avec son usage inédit du réseau social Twitter, Donald Trump a-t-il inventé un nouvel outil diplomatique ?

C’est un outil, oui, mais certainement pas diplomatique. Je dirais plutôt un outil du populisme.

Qu’est-ce qu’une politique étrangère populiste?

La politique étrangère énoncée par le président élu, qui part du principe que le retrait des affaires mondiales apportera un surcroît de sécurité aux Etats-Unis, est une erreur de premier ordre. Une grande puissance ne peut pas aussi aisément se mettre en retrait. Cela va entraîner des conflits qui, à leur tour, auront un impact sur l’Amérique, ã travers ses alliés mais aussi de façon directe.

Doit-on craindre un nouvel accord de Yalta entre Donald Trump et Vladimir Poutine, au détriment de l’Europe ?

Cela va surtout dépendre des résistances internes aux Etats-Unis, au Congrès, dans l’appareil de sécurité et dans l’opinion publique. Mais un Yalta 2.0 est tout à fait pensable. Il aurait des conséquences fatales pour l’Europe.

La Russie va-t-elle s’immiscer dans les campagnes électorales en France et en Allemagne cette année, comme aux Etats-Unis en 2016?

Cela ne m’étonnerait aucunement. De part et d’autre du Rhin, les responsables seraient bien avisés de s’y préparer afin sinon de l’empêcher, du moins de prévenir tout dommage qui pourrait en résulter.

L’Otan va-t-elle être une victime de la présidence Trump?

Les deux puissances fondatrices de l’Otan, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, ont décidé de se mettre en retrait, les Britanniques avec le Brexit, puis les Américains avec l’élection de Trump. Je n’en attends rien de bon pour l’Alliance atlantique. L’Otan est certes un instrument militaire, mais le cœur de l’Alliance, c’est d’abord et avant tout la garantie de sécurité, que seuls les Etats-Unis peuvent donner car eux seuls ont la crédibilité que confère la puissance militaire. La crédibilité est une question de capacité mais aussi de volonté. Les déclarations du candidat Trump, en semant le doute, l’ont déjà gravement affectée.

Iriez-vous jusqu’à dire que Donald Trump est un danger pour la sécurité de l’Europe ?

Au bout du compte, cela va dépendre des Européens eux-mêmes. L’heure est venue pour nous de mettre enfin cartes sur table. Quand je dis « nous », je pense d’abord à la France et ã l’Allemagne. Nous devons commencer à être adultes. Le monde s’est profondément transformé depuis la fin du XX* siècle, avec l’émergence de la Chine, de l’Inde, d’autres puissances, le chaos total au Proche-Orient et la crise des réfugiés, qui va continuer ã exercer sa pression sur l’Europe. Nous avons besoin de modifier radicalement notre réflexion stratégique en France comme en Allemagne. Alors que nous dépendons l’un de l’autre, nous en sommes toujours à concevoir notre sécurité dans un cadre national. C’est de la folie. La sécurité de la Pologne est la sécurité de l’Allemagne et la sécurité de l’Allemagne est la sécurité de la France. Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte pour le comprendre.

Si l’on prend l’exemple du Proche-Orient, à quoi pourrait ressembler la réflexion stratégique profondément renouvelée que vous souhaitez ?

Au Proche-Orient, nous devons nous résoudre à mener un jeu défensif. Ni l’Europe ni qui que ce soit d’extérieur à la région, même la Russie, même les Etats-Unis, n’ont suffisamment d’influence pour lutter contre le chaos qui y règne. Dieu soit loué, le risque nucléaire a été endigué – pas éliminé, endigué – grâce à l’accord avec l’Iran. Il reste beaucoup de conflits, religieux, sociaux, nationaux, l’opposition entre l’Iran chiite et l’Arabie sunnite… Je pense que le Proche-Orient doit régler lui-même ses problèmes. De l’extérieur, ce n’est plus possible. Après un siècle d’existence, l’accord Sykes-Picot est définitivement enterré. Il n’a jamais vraiment fonctionné, mais il a apporté une certaine stabilité que la guerre de George W. Bush en Irak a détruite pour toujours. Nous devons donc nous protéger. Nous protéger en Méditerranée, nous protéger sur nos frontières extérieures, nous protéger contre le terrorisme. Pour cela, il faut nous organiser de façon énergique.

S’y ajoute la question de la Turquie…

Je crains que la Turquie, qui était un facteur de stabilité, devienne un facteur aigu d’instabilité. Cela pose un grand risque de sécurité, non seulement au Proche-Orient, mais aussi en mer Egée, ainsi que dans les rapports avec la Russie. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont commis une grave erreur en 2007 en isolant et en rejetant la Turquie comme ils l’ont fait.

Comment l’Union européenne pourrait-elle retrouver une capacité d’action ?

Apres les élections de cette année, l’occasion sera donnée à la France et ã l’Allemagne de prendre l’initiative, à condition que Mme Le Pen ne soit pas devenue présidente de la République française.

A vos yeux, ce serait encore pire que le Brexit ?

Bien pire, car la France est beaucoup plus importante pour l’Europe. On peut construire l’Europe sans la Grande-Bretagne, mais pas sans la France ni l’Allemagne.

L’initiative franco-allemande que vous évoquez devrait-elle tendre à renforcer l’UE ou au contraire à renationaliser une partie de ses politiques ?

La renationalisation est déjà une réalité et on voit bien qu’elle ne fonctionne pas ! Le nationalisme est une réponse aux problèmes du XIXème siècle, pas à ceux du XXIème : il ne permet de traiter ni la digitalisation, ni le changement climatique, ni la question de la sécurité mondiale sur une planète qui compte déjà 7 milliards d’habitants et en comptera bientôt 9. Ce qui est décisif, c’est que le moteur franco-allemand fonctionne.

Quelles devraient être ses priorités ?

Il y a deux sujets clés: la zone euro et la sécurité. Dans la zone euro, il n’y a pas d’alternative ã un surcroît d’intégration si nous voulons conserver la monnaie commune – y renoncer serait prendre le risque d’une catastrophe. On peut imaginer un grand compromis stratégique : dans les questions de sécurité, où la France dispose de plus d’expérience et d’un meilleur instinct que l’Allemagne, les Allemands devraient céder le pas à la France. En revanche, dans les questions économiques, c’est la France qui devrait laisser à l’Allemagne la prééminence. Beaucoup de gens prétendent que, dans ces deux domaines précisément, la sécurité et l’économie, les différences culturelles sont trop prononcées pour que Français et Allemands puissent un jour s’entendre. Je ne le crois pas. Sous la pression de la réalité, de Trump, du Brexit, de Poutine, de tous ces bouleversements dramatiques auxquels nous assistons, cette thèse ne tient plus.

Certains disent qu’après l’élection de Trump il revient désormais à l’Allemagne de devenir le chef de file des démocraties libérales…

Une telle thèse témoigne de l’ampleur de la crise que l’élection de Trump a déclenchée. Je me réjouis naturellement que l’Allemagne soit considérée comme un bastion de l’ordre libéral. Qui l’eût cru ? Mais qui veut rester réaliste doit savoir que l’Allemagne a besoin d’œuvrer de concert avec la France. Je ne dis pas cela parce que je donne une interview au Point. Je le pense vraiment. Il revient aux deux nations carolingiennes, une nouvelle fois, de décider si l’Europe a un avenir.

PROPOS RECUEILIS PAR LUC DE BAROCHEZ

Article publié dans « Le Point »
Numéro 2314 (12 janvier 2017)

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