La vie de l'ESA

Les risques politiques : l’assureur face à l’aléa ou à l’incertitude ?

L’ « ordre mondial 2.0 » – pour reprendre une expression de Richard Haass (Président du « Council on Foreign Relations ») – résultant des nouveaux rapports de force internationaux, pousse à rendre le monde de plus en plus soumis à l’incertitude.

Or, si l’assureur est habituellement un expert de la connaissance du risque ou de l’aléa, la maîtrise de l’incertitude n’est peut-être pas autant son domaine : il n’est en effet, ni superflu, ni artificiel, de distinguer ces deux notions, le risque et l’incertitude, l’une de l’autre.

Le risque (ou l’aléa) peut se définir comme une variable connue intégrée au sein d’une modélisation, pouvant intervenir ou non, selon un certain degré de probabilité. L’aléa réside justement dans le fait que l’on ne sait pas avec certitude si la variable intégrée au sein du modèle va agir ou non, et donc faire évoluer une situation dans un sens ou dans l’autre. Par exemple, lorsqu’un actuaire doit, par ses travaux, aider au calcul du montant d’une prime d’une garantie d’assurance couvrant contre le gel, il sait que le risque de gel existe. Ensuite, en fonction de la probabilité que ce risque se réalise, d’une part, et de celle que la réalisation de ce risque entraîne des dommages, d’autre part, il pourra, par anticipation, calculer combien la réalisation de ce risque pourra coûter sur l’ensemble de son portefeuille. C’est alors qu’il pourra fixer le montant de prime associé à cette garantie, afin de pouvoir couvrir l’ensemble des sinistres, d’une part, et permettre à sa compagnie d’espérer réaliser un bénéfice suite à la vente de ce produit.

L’incertitude, contrairement au risque, constitue l’intrusion au sein d’un modèle d’un paramètre inconnu ou non quantifiable, et pouvant totalement mettre à mal ledit modèle. Dans ce cas, l’incertitude est, contrairement au risque, mathématiquement et statistiquement incontrôlable. Par exemple, le scénario qui s’est déroulé lors des attentats de Paris était hautement improbable, pour ne pas dire impensable : et pourtant il s’est produit ! Autre exemple : le risque d’un black-out généralisé résultant d’une décharge dans notre atmosphère d’ondes électromagnétiques émanant des vents solaires. Compte tenu du fait que ce scénario est très fortement improbable, il est dans la quasi-totalité des cas exclu des modèles permettant de quantifier le montant des primes couvrant, par exemple, les dommages aux infrastructures informatiques. Et pourtant, si ce risque est très incertain, il n’en est pas moins existant… Et peut donc arriver, avec tous les désastres que cela engendrerait compte tenu de l’organisation actuelle de nos économies.

Dans cet article de Mathieu Lehot, paru en janvier 2017 dans L’Argus de l’Assurance, l’auteur fait un point sur les principaux risques politiques actuellement identifiés, et sur les différents contrats pouvant les couvrir (ou non). Une chose est sûre : dans un monde multipolaire où les rapports de forces internationaux se tendent, le risque politique a de beaux jours devant lui…

Le risque politique, désormais un problème de riches

Les risques politiques : l’assureur face à l’aléa ou à l’incertitude ?

Face aux incertitudes des échéances électorales et à la montée de la menace terroriste, le risque politique s’invite dans les pays développés.

«Toyota annonce vouloir construire une nouvelle usine à Baja, Mexique, pour produire des Corolla pour les États-Unis. PAS QUESTION ! Construisez l’usine aux États-Unis ou payez des taxes à la frontière. » Ce message de moins de 140 caractères, posté sur le réseau social Twitter le 5 janvier 2017, a coûté cher au premier constructeur automobile mondial. Moins d’une heure après sa publication, l’action Toyota dévissait à Wall Street. En un tweet, Donald Trump, le nouveau président élu de la première puissance du monde, est parvenu à faire partir 1 Md\$ de capitalisation boursière en fumée.

En ces temps incertains, le risque politique est plus que jamais d’actualité. D’après le cabinet de courtage Aon, les cotations de contrat de couverture contre ce risque qui inclut tout à la fois terrorisme, guerre civile, expropriation et enlèvement ont augmenté de 35 % et les souscriptions de 22 % au niveau mondial en 2016. Une tendance à la hausse qui s’explique par l’instabilité qui continue de frapper les pays du Sud, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. Mais pas que. « Ce que l’on relève c’est une montée du risque politique dans les pays développés », affirme Jean-Baptiste Ory, courtier en risques politiques chez Aon. Un constat que partagent de nombreux experts du secteur. « Le risque politique est en train de changer de forme. Il ne concerne plus seulement les pays émergents. L’incertitude frappe aussi les pays industrialisés », confirme également Olivier Oechslin le directeur single risk de l’assureur-crédit Coface.

Le coût d’un nouveau brexit

Face à la montée des incertitudes politiques, Coface a lancé en octobre dernier un indicateur du risque politique spécifique à l’Europe. L’évaluation prend en compte des indices économiques classiques, utilisés auparavant, pour les pays émergents, comme le chômage ou l’inflation et les croise avec des données telles que le sentiment eurosceptique, la crainte migratoire ou encore le morcellement de la scène politique. L’assureur crédit a, ainsi, évalué l’impact que pourrait avoir en 2017 un choc majeur similaire à celui perçu au moment du référendum sur le Brexit sur les croissances des pays de l’Union européenne. Il serait en recul de 0,9 point au Royaume-Uni, 1,7 en Allemagne, 1,3 en France, 1 en Italie et 2,3 en Espagne.

L’énigme Trump

Le rebattage des cartes a commencé en juin 2016 avec le choc du résultat du référendum britannique sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. « À la suite de l’annonce du Brexit, nous avons été sollicités par de grands industriels français qui souhaitaient couvrir des contrats passés en Angleterre », indique Jean-Baptiste Ory tout en reconnaissant que ce type de demande est resté exceptionnel. L’élection de Donald Trump au mois de novembre n’aurait, en revanche, pas encore suscité de requête particulière de la part d’entreprises françaises. Mais les courtiers s’attendent à recevoir des appels. « Lorsque Donald Trump menace de taxer des entreprises qui veulent investir au Mexique, on peut tout à fait se demander si l’on n’est pas face à un risque politique », juge Emmanuelle Biehler-Marghieri, directrice du département risques politiques & financiers à l’international chez chez Siaci Saint Honoré. « Imaginons une entreprise qui dispose d’un permis d’exploitation aux États-Unis. Si, demain, ce permis est retiré de manière arbitraire, cette décision pourrait être considérée comme un manquement et, ça, c’est assurable », précise Jean-Luc Debièvre, directeur des risques politiques chez Gras Savoye.

Identifier les menaces

Les risques politiques regroupent un panel de menaces relativement large qui vont du protectionnisme à la violence politique. Ce qui est couvert Quatre types de solutions sont proposés : au titre des contrats, au titre des investissements, au titre des dommages aux biens et au titre du kidnapping-rançon. Depuis un an, de nouvelles polices permettent de couvrir les pertes de chiffre d’affaires provoquées par des menaces sans dommage. Ce qui n’est pas couvert Tout investissement et tout contrat passé en Corée du Nord, le seul pays dans lequel les risques ne sont pas garantis par les assureurs. Dans les zones en conflit ouvert comme la Syrie en 2016, les couvertures peuvent être difficiles à obtenir.

À nouveaux risques, nouvelles solutions

Dans ce contexte de forte incertitude, l’enjeu pour le marché de l’assurance en risque politique est d’apporter des solutions là où il n’en existait pas jusqu’à présent. Un renouveau de l’offre qui s’observe tout particulièrement dans le domaine de la menace terroriste. Les attentats qui ont endeuillé la France ces deux dernières années ont créé de nouveaux besoins dans les établissements qui reçoivent du public, comme les centres commerciaux, les hôtels ou les parcs d’attraction… Pour ceux-là, il est possible aujourd’hui de se couvrir contre les pertes d’exploitations causées par des menaces terroristes sans dommage. « Imaginons un 24 décembre dans une galerie marchande. Un appel anonyme signale une menace d’attentat. La galerie est donc fermée et aucun attentat n’est commis. Il n’y a eu ni violence, ni dommage. Mais il y tout de même bien eu une perte d’exploitation pour les enseignes. Ce type de risque aujourd’hui, nous sommes en mesure de le couvrir », explique la courtière Emmanuelle Biehler-Marghieri. Près de six ans après les événements du printemps arabe qui avaient entraîné un « boom » du marché, l’assurance en risque politique reste un des rares secteurs porteurs dans un contexte de matière assurable plutôt atone en risque d’entreprise. Pas moins de 57 acteurs du monde de l’assurance, des syndicats du Lloyd’s pour la plupart, opèrent actuellement sur cette niche. En 2012, ils n’étaient que 42.

Mathieu Lehot

Article publié dans le numéro N° 7490-7491 de L’Argus de l’Assurance

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