La vie de l'ESA

Où va l’Europe ?

Les propos d’un débat entre Jacques Attali et Alain Minc ont été rapportés dans un article publié dans Les Echos du 10 janvier 2012, article intitulé « Où va l’Europe ? Le face à face Alain Minc-Jacques Attali ». Ce sont les propos que Jacques Attali a tenu au cours de cet échange qui sont retranscrits ci-dessous.

Le titre que nous avons donné à cet article retranscrivant l’analyse de Jacques Attali, et reprenant partiellement le titre orignal de l’article publié dans Les Echos – « Où va l’Europe ? » – met le doigt sur une question essentielle que tous les dirigeants et peuples de la zone euro se posent chaque jour avec davantage d’acuité.

Tandis que la crise de la dette que traversent les pays de la zone euro laisse présager un effondrement de l’euro (telle est en tout cas la pensée de Jacques Attali, qui l’exprime ici sans détour), voire un délitement, au niveau politique, de l’Union Européenne, le temps n’est plus à l’exposé de grandes théories, mais aux diagnostics objectifs et lucides de la situation que nous traversons, et surtout à la mise en application de mesures concrètes qui pourraient nous sortir de l’impasse où nous nous trouvons.

Etant donné qu’une course contre la montre dont l’issue sera déterminante pour le sort de l’Europe est engagée, les dirigeants des pays européens doivent bien avoir conscience (ce qui semble être le cas, vue la multiplication des sommets informels et officiels entre représentants des gouvernements de la zone euro) que les décisions qui seront prises dans les mois qui viennent constitueront une sorte de « politique de la dernière chance » pour procéder au sauvetage d’un espace politique, économique, social et culturel (l’Europe) dont la construction aura pris plus de 50 ans, de la sortie de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours.

C’est justement un « diagnostic objectif et lucide de la situation » que livre ici Jacques Attali, conscient de la situation d’urgence dans laquelle nous nous trouvons, en même temps qu’il décrit les orientations que doit impérativement prendre la politique européenne, si celle-ci veut s’avérer efficace pour sauver l’unité institutionnelle et économique de notre continent. Jacques Attali nous livre donc ici sa réponse à la question : « Où va l’Europe ? ».

En résumé, les axes vers lesquels Jacques Attali préconise d’orienter la politique européenne pour nous sauver de la « catastrophe » (pour reprendre ses propres termes) sont la construction d’un véritable système fédéral (pour donner naissance à ce que certains appellent les « Etats-Unis d’Europe »), et la mise en place d’une dynamique profonde de croissance.

La construction d’un système fédéral est indispensable, car ce n’est qu’à cette condition que le continent européen pourra répondre de façon cohérente (et donc unifiée) aux différentes problématiques auxquelles le monde contemporain la contraint de se confronter. Aujourd’hui, l’Europe souffre d’un manque d’unité de vision et de coordination dans les réponses apportées aux différentes crises qu’elle traverse en ce moment (il n’y a qu’à voir les désaccords entre les grandes puissances européennes sur les voies de sortie de crise, comme entre la France et l’Allemagne par exemple, pour s’en rendre compte…). Pour Jacques Attali, l’unité politique est donc une condition sine qua non pour une sortie de crise efficace et durable.

La croissance, quant à elle, est un facteur indispensable, toujours selon l’auteur, pour sortir définitivement de la crise mondiale actuelle. Pourquoi ? Pour deux raisons, l’une d’ordre économique, l’autre d’ordre psychologique.

La nécessité d’ordre économique de relancer la croissance répond au besoin de remettre la production au centre de notre économie, et ce au détriment de la spéculation. Autrement dit, cet appel à la croissance fait écho à une analyse du Dr. Abderrahmane Mebtoul qui, dans un article publié dans le magazine « Challenge », et republié sur le site de l’ESA, en appelle à un retour de l’économie spéculative à l’économie productive (voir « D’une économie spéculative à une économie productive »).

Relancer la croissance est également une nécessité psychologique, car comment envisager de redresser un pays en ne laissant entrevoir à une génération vivant déjà dans l’austérité (pour ne pas dire la pauvreté – cf les jeunes Espagnols touchés à 43 % par le chômage) que la perspective d’une dégradation de ses conditions de vie et de pouvoir d’achat ? Il est en effet impossible de trouver, au sein d’une population, la motivation pour œuvrer à la reconstruction, au redressement et au désendettement d’un pays si on lui dit : « Vous travaillez et vous vivez aujourd’hui chichement ou pauvrement. Eh bien sachez que demain, au terme de longues années de privations et d’efforts, votre condition sera, dans le meilleur des cas, la même qu’actuellement, dans le moins bon des cas, plus mauvaise que celle qui est la vôtre actuellement. ». Le principe psychologique énoncé par le dicton populaire : « L’espoir fait vivre » est, dans la période que nous traversons actuellement, essentiel, et constitue l’une des clés et l’un des moteurs pour pouvoir enclencher une réelle dynamique de sortie de crise.

C’est à cet espoir que fait appel la notion de croissance, remise au centre du débat politique, notamment depuis l’élection de François Hollande à la Présidence de la République Française, et mentionnée ici par Jacques Attali. Mais la croissance du XXIème siècle devra être une croissance responsable, et non une croissance artificielle, obtenue à n’importe quel prix. Car le défi actuel des hommes politiques européens défenseurs d’une politique de croissance, est de trouver un modèle de développement économique basé sur la responsabilité et la conscience de la mesure et de la modération.

C’est la raison pour laquelle la voie qui est en train de se dessiner pour tenter de sauver l’Europe est une voie qui a pour objectif de mettre en place une politique de croissance qui passera par le rationnement (avec la réduction des déficits publics). Si l’on voulait filer une métaphore, nous comparerions la croissance à la santé, et la réduction des déficits au jeûne : de même que le rétablissement de la santé doit souvent passer par une phase de jeûne (surtout lorsque l’on est tombé malade de ses excès), de même le rétablissement de la croissance doit passer par le rééquilibrage des comptes publiques (d’où le troisième plan de rigueur mentionné et soutenu par Jacques Attali dans cet article).

Cette nouvelle phase qui est en train de s’ouvrir, à la fois dans l’histoire européenne, et peut être même dans l’histoire économique mondiale, portera peut-être nos démocraties à plus de maturité, et leur permettra de comprendre que « développement » ne doit pas rimer avec « irresponsabilité » (dans les dépenses, mais aussi dans l’exploitation de la planète). Autrement dit, pour reprendre les mots de Jacques Attali, peut-être que les pays européens vont enfin comprendre, sans renoncer à l’idéal de progrès, que « la démocratie, ça n’est pas la liberté de faire n’importe quoi » !

Réponse de Jacques Attali à la question « Où va l’Europe ? »

« Sans perspective fédérale, l’euro disparaîtra »

Je continue à penser que nous sommes au bord de la catastrophe. Oui, l’euro est menacé, dans son existence même ; et le restera tant que la Banque centrale européenne ne fera pas ce que lui demandent les marchés, à savoir intervenir de façon durable et sans limite. Elle le fera, j’en suis sûr. Mais ça ne suffira pas à désamorcer la crise, car, dans le même temps, les conditions d’un retour à l’équilibre paraissent difficiles à réunir, et ce pour au moins deux raisons : d’une part, certains pays sont tellement hors du champ -comme la Grèce, l’Italie, l’Espagne mais aussi la France -qu’on ne voit absolument pas comment ils pourraient réduire suffisamment leur dette ; la deuxième raison, c’est que, à supposer qu’ils y arrivent, leurs efforts ne serviraient à rien si on n’est pas capable d’enclencher une vraie mécanique de consolidation du système européen et de croissance. Une mécanique qui ne peut pas se limiter au contrôle de la Cour européenne de justice, mais qui doit intégrer un budget fédéral, des eurobonds, de grands investissements, un contrôle des banques commerciales. Sans perspective fédérale, l’euro disparaîtra.[…]

« Nous avons refusé de voir le réel »

Tôt ou tard, le réel finit par nous rattraper. Et le réel, dans la théorie économique, cela s’appelle la contrainte de rareté. La démocratie, ça n’est pas la liberté de faire n’importe quoi. Ce n’est pas la liberté de diminuer les impôts et d’augmenter les dépenses. On l’a si bien fait, ces dernières années, que la crise française se résume à un chiffre : nous avons perdu 22 points de PIB de recettes fiscales en dix ans ! (…) Nous avons fait constamment, collectivement, cette erreur. Alors on peut me dire aujourd’hui que l’Europe sape notre souveraineté, qu’elle est synonyme d’efforts et de rigueur. Je réponds que nous seuls sommes responsables : victimes de notre mythomanie, nous avons simplement refusé de voir le réel. Il faut maintenant ouvrir les yeux.[…]

« La rigueur, ce sont les états, la relance, c’est l’Union »

Dans la commission que j’ai présidée, nous avions proposé 90 milliards d’euros d’économies. Sur les 90 milliards, 25 ont été trouvés, il en reste 65 à trouver en deux ans. Or plus on tarde, plus la marche sera haute. En période électorale, personne n’ira proposer des hausses d’impôt ou des baisses des dépenses… Et c’est là que les hommes politiques se trompent, car les Français y sont prêts ; l’effet Ricardo -le fait que les gens, connaissant le poids de la dette, s’attendent à une hausse d’impôt -est un facteur de récession terrible. Les ménages se disent que quelque chose va leur tomber dessus. Si le gouvernement décidait maintenant d’un accroissement massif d’impôt et des économies drastiques, les Français se diraient : voilà, nous sommes à l’abri, nous pouvons recommencer à consommer. C’est pour cela que j’insiste autant sur le troisième plan de rigueur. Le troisième plan de rigueur, curieusement, sera un facteur de croissance, parce qu’il sera un facteur de consommation.[…]

« Le système européen fonctionne mieux que le système américain »

[…] L’Europe est hallucinante dans son masochisme et sa haine de soi. Nous allons beaucoup mieux que les Etats-Unis ! Notre balance des paiements est excédentaire, nous avons moins de chômeurs, notre dette publique n’existe pas en tant que dette fédérale, les inégalités sont moins fortes, l’espérance de vie continue à augmenter alors qu’elle baisse aux Etats-Unis ! Et on pourrait continuer la liste ainsi : le revenu par tête est plus élevé, le patrimoine par habitant aussi, l’insécurité y est moindre, enfin, bref, sur tous les critères ou presque (sauf sur l’attraction des talents étrangers, et donc sur l’innovation), nous faisons mieux qu’eux ! […]

« Une décennie de récession »

Il est fort probable que la décennie qui vient sera une décennie de récession, avec un risque énorme de phénomènes cumulatifs. Les dettes que nous avons accumulées ont provoqué la crise, et la seule réponse à la crise a été de faire plus de dettes encore en nous disant que le progrès technique allait nous sortir de là…

Tout est là : la seule chose qui pourrait nous permettre d’éviter dix ans de récession, en dehors de ce que l’Europe peut faire, c’est qu’il y ait, quelque part, le miracle du progrès technique. Et des miracles comme ceux-là, il y en a eu plusieurs fois dans l’histoire. Aujourd’hui, on ne le voit pas. Mais cela peut tout changer. Personnellement, je le devine à quelques frémissements. Le salut peut venir de l’économie de réseaux…

Jacques Attali

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