La vie de l'ESA

L’Allemagne et la crise européenne

La crise qui a éclaté aux Etats-Unis en 2006, avant de se mondialiser et de gagner l’Europe fin 2008, a eu pour effet de renforcer la méfiance des institutions étatiques à l’égard des banques et des marchés financiers. En effet, le krach des prêts immobiliers à risque aux États-Unis (les fameux « subprimes ») a contraint le gouvernement américain à prendre des mesures pour tenter de réglementer les pratiques spéculatives des établissements bancaires.

Mais c’est surtout en Europe que les pouvoirs politiques se sont durcis envers les marchés, notamment depuis les attaques dont ont été victimes de leur part les Etats Européens les plus faibles comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal et, récemment, l’Irlande. Avant toute chose, les pouvoirs politiques nationaux des pays d’Europe tentent, de concert, de sauver l’euro.

Ce durcissement de la politique des pays européens face aux marchés se résume dans la formule citée ici par Eric Le Boucher : « Il faut que la politique s’impose aux marchés. Ils ont failli, mettons de l’ordre ».

Dans cet article, Eric Le Boucher pose la question de savoir si les politiques européens (et notamment Nicolas Sarkozy et Angela Merkel qui sont ici directement visés) mènent des actions qui permettront réellement de « mettre de l’ordre » et de faire sortir l’Europe de la crise.

L’auteur, après avoir décrit la piètre situation économique de l’Europe et mis en évidence l’urgence qu’il y a de sortir de cette crise européenne (la « révolte des peuples » pesant comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des structures étatiques nationales des pays européens), pointe du doigt l’Allemagne qui, selon lui, porte une lourde responsabilité dans la persistance de la crise européenne.

Tout l’article expose en quoi l’Allemagne peut être tenue responsable de la difficulté que les Etats de l’Union ont à sortir de la crise européenne.

[ Mentionnons que le titre original de l’article (« L’euro ne sera pas le peso ») fait allusion à la crise économique qu’a connue l’Argentine au début des années 2000. En 2001, point culminant de la crise économique argentine , tout le monde voulait convertir ses pesos en dollars et rapatrier chez soi les dollars déposés. ]

L’Euro ne sera pas le peso

Nos dirigeants au début de la crise déclaraient très fort : « Il faut que la politique s’impose aux marchés. Ils ont failli, mettons de l’ordre. » Eh bien, c’est le moment. Mme Merkel et M. Sarkozy, puisqu’il s’agit de vous deux, de vous deux qui portez l’Europe et l’euro dans vos bras, l’heure est venue de mettre de l’ordre.

L’euro survivra, aucun pays ne quittera la monnaie unique, j’en reste convaincu (la chronique de la semaine dernière). La déclaration du président de la Deutsche Bundesbank, Axel Weber, mercredi 24 novembre, à l’ambassade d’Allemagne à Paris, selon laquelle « on ne peut pas faire machine arrière », est plus qu’un réconfort, c’est une preuve que, même outre-Rhin, le plus faucon des dirigeants du nid de faucons de Frankfurt am Main, ne l’envisage pas. « La spéculation ne pourra pas avoir de succès [...]. Les attaques opportunistes vont cesser rapidement. »Voilà qui est dit.

Reste à prendre les décisions concrètes pour que ces paroles deviennent réalité. Or, depuis l’éclatement de la crise grecque au début de l’année, il faut reconnaître avec Dominique Strauss-Kahn que « les institutions européennes n’ont tout simplement pas été à la hauteur ». Les « attaques opportunistes » des marchés n’ont eu de répits que provisoires et, aujourd’hui, le combat tourne très mal : les capitaux fuient l’euro en masse. Un doute est mis, général et terrifiant, sur l’ensemble des dettes aussi bien privées que publiques. Une mécanique implacable est en marche, emballée, qui vise les plus faibles, les pays dits périphériques (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne). Cette mécanique aggrave tellement l’austérité qu’ils doivent s’infliger, qu’approche sérieusement le moment où les peuples vont se révolter.

Il est urgentissime de stopper cette crise et pourtant, à cause de bêtises, à cause des rétrécissements nationaux des regards, à cause de divergences fondamentales non résolues entre Français et Allemands, la logique des marchés l’emporte de jour en jour. Dans tout cela : l’Allemagne porte une responsabilité particulière.

Il faut lui dire amicalement mais nettement. Des bêtises ? Il faut ranger là la déclaration Merkel-Sarkozy sur les « restructurations » (le non-paiement) de certaines dettes, sans date, sans détail. Ils ont ouvert la boîte de Pandore et confirmé les pires craintes : oui, les Européens sont devenus des Latino-Américains, ils n’ont plus les moyens, ils vont faire défaut, les investisseurs ne seront pas remboursés, fuyons. Mme Merkel a raison sur le fond : il faut restructurer les dettes privées, celles des banques. Les contribuables ne doivent plus payer pour leurs crétineries, comme celles des banques irlandaises par exemple. Les actionnaires de ces banques sont irresponsables, à eux d’assumer leurs pertes. Mais faute de détails et de dates, voilà que la crainte de contagion d’une banque à l’autre s’est enflammée.

Quelles pertes ? Pour qui ? Les chiffres les plus incertains ont circulé. On apprend aujourd’hui qu’on saura les détails en décembre. Bien tard.

En outre, le doute a aussi été mis sur les dettes souveraines. Est-ce que Mme Merkel envisageait une restructuration des obligations de l’Etat grec ? Bien entendu que non. Et on espère que cela n’arrivera jamais car la crédibilité de l’euro en serait affectée pour toujours. Au pire du pire on peut accepter un rééchelonnement partiel, mais surtout pas de vrai défaut. L’euro ne sera pas le peso !

Le regard national ? Que l’Allemagne ait inscrit dans sa loi constitutionnelle le non- refinancement des autres pays de l’euro est et sera un problème pour l’Union.

Les divergences ? On quitte ici la finance pour l’économie, nous voilà sur le fond. Au moment de créer l’euro, les hétérogénéités entre pays membres ne semblaient pas un obstacle : la même monnaie va rapprocher les niveaux de vie. Mettons des usines VW et Renault en Espagne. Ajoutons une surveillance de l’inflation, donc des déficits budgétaires et tout ira bien. Faux : cela ne s’est pas passé si simplement. Il y a eu dérapage budgétaire. Mais, plus important : il y a eu l’élargissement, puis la Chine, puis l’arrivée de pays encore moins chers. Conséquence : le rapprochement des niveaux de vie a eu lieu par le truchement de la demande, mais nullement par l’offre, les usines ou la productivité.

Ces pays ont vécu l’union monétaire à crédit, par des dettes. On résume ici beaucoup. Mais la conclusion est que l’économie est plus compliquée que dans les livres de Francfort. Il faut surveiller autre chose que l’inflation et les budgets, les banques par exemple ! Bref il faut repenser la gouvernance de l’euro, les Français le demandent, trop confusément, mais justement. Paris et Berlin en sont assez d’accord en réalité, ils doivent le dire maintenant, clairement et sans plus de cafouillage.

Eric Le Boucher

Directeur de la rédaction d’« Enjeux Les Echos ».

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