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Le risque urbain au XXIème siècle

Comme tout changement d’époque majeur, l’entrée dans l’ère de la Troisième Révolution Industrielle est un saut dans l’inconnu. Si cette mutation de paradigme, favorisée par une triple évolution dans les secteurs que sont la communication (Internet), l’énergie (avec le développement de plus en plus important des énergies renouvelables) et la logistique (certains économistes, comme Jeremy Rifkin, conseillent actuellement les grandes organisations intergouvernementales pour qu’elles entraînent les Etats dans la voie de la construction d’un Internet de la logistique, rendu possible par le développement du Big Data), peut être envisagée comme une formidable source d’opportunités, elle n’est en même temps pas sans soumettre l’ensemble des civilisations du globe à un ensemble de défis.

Le premier qu’il faudra relever sera d’atténuer les disparités qui peuvent encore exister, en termes de développement économique et social, entre les pays installés dans une phase mature de développement, et les pays émergents ou nouvellement entrés dans une ère de relative prospérité matérielle.

Le deuxième risque qui menace l’humanité est celui de l’urbanisation, ou plutôt, pour reprendre les termes de l’auteur de l’article, celui de la « bidonvillisation » du monde. En effet, avec une population mondiale dont plus de la moitié est urbanisée aujourd’hui, et qui le sera, dans les années …, pour les trois quarts, le problème de l’expansion non maîtrisée des grandes agglomérations peut être une source de risque absolument majeur. C’est pour cette raison que l’on peut avancer que le risque urbain est susceptible d’être le risque majeur du XXIème siècle.

Comment peut-on définir le risque urbain ? En quoi le risque urbain peut-il être à l’origine de problèmes sanitaires majeurs au XXIème siècle ? C’est à ces deux questions que répond cet article de Benoît Georges, paru dans le numéro du 20 janvier 2015 des Echos.

La « bidonvillisation » du monde

Le risque urbain au XXIème siècle

Le rapport « Global Risks » du Forum économique mondial, publié à quelques jours du sommet de Davos, met l’accent sur les dangers liés à une urbanisation non contrôlée.

Depuis 2008, selon les calculs de l’ONU, plus de la moitié de l’humanité habite en ville. Et ce n’est qu’un début : en 2050, selon les projections du même organisme, nous serons 6,3 milliards d’urbains sur une planète qui devrait compter plus de 9 milliards d’habitants. Presque les trois quarts des Terriens habiteront alors en ville, contre à peine un tiers en 1950. Le problème est que cette croissance à marche forcée se fait souvent sans aucune planification, avec des infrastructures déficientes ou totalement absentes.

Si l’image d’une ville du futur durable et connectée (les fameuses « smart cities ») fait rêver les promoteurs et aménageurs occidentaux, la réalité est tout autre : « Aujourd’hui, 40 % de l’expansion urbaine mondiale se fait dans des bidonvilles », estime le dernier rapport « Global Risks », publié jeudi dernier par le Forum économique mondial de Davos. Au point, indique Julien Damon, professeur associé du master urbanisme de Sciences po (et chroniqueur aux « Echos »), que les spécialistes ont recours à un néologisme pour caractériser le phénomène : la « bidonvillisation ». « Un tiers de la population urbaine habite dans des bidonvilles, soit plus de 1 milliard de personnes. Et cela ne cesse d’augmenter, non plus en raison de l’exode rural, mais parce que c’est en ville que l’on naît aujourd’hui le plus », indique Julien Damon. Cette pression démographique entraîne le développement anarchique de quartiers composés de maisons fragiles, surpeuplées et non reliées aux réseaux d’eau potable et d’assainissement, et un étalement progressif des mégapoles au détriment des zones rurales. « Désormais, ce ne sont plus les gens qui vont vers les villes, mais les villes qui vont vers les gens », résume-t-il.

Le rapport « Global Risks », publié chaque année pour faire le point sur les risques qui menacent la planète avant le Sommet de Davos (qui se tiendra du 21 au 24 janvier), consacre pour la première fois un chapitre entier à l’ « urbanisation rapide et incontrôlée ». L’étude, réalisée avec des partenaires privés (Marsh & McLennan Companies, Zurich Insurance Group) et universitaires (Oxford Martin School, université de Singapour et Wharton Risk Management Center), indique que la « bidonvillisation » concentre à elle seule plusieurs risques jugés comme ayant le plus fort impact pour la planète dans les dix ans à venir (lire ci-contre) : épidémies, inégalités sociales, problèmes d’accès à l’eau ou préparation insuffisante aux effets du changement climatique. « L’urbanisation non maîtrisée est une très bonne illustration de la façon dont les risques s’interconnectent aujourd’hui », estime Axel Lehmann, président Europe de Zurich Insurance Group et coauteur du rapport.

La santé est probablement le risque le plus préoccupant. Comme l’a montré l’an dernier l’épidémie du virus Ebola en Afrique de l’Ouest, la densité et l’insalubrité de certains grands centres urbains les rendent très vulnérables aux pandémies – les bidonvilles de Monrovia (Liberia) et Conakry (Guinée) ont été particulièrement touchés, tout comme les habitants du Sierra Leone, où 97 % des citadins résident dans des bidonvilles. Et le phénomène ne se limite ni à Ebola, ni à l’Afrique, comme l’avait montré l’épidémie de H1N1 dans la région de Mexico en 2009, ou celle de SRAS autour de Hong Kong et Taïwan en 2002-2003.

Les épidémies ne constituent pas le seul danger sanitaire, souligne le rapport, qui pointe aussi le manque d’activité physique, les carences alimentaires ou la pollution : « La pollution atmosphérique devient davantage un problème de pays émergents que de pays développés, principalement à cause des transports. Dans les villes en développement, elle est due à 90 % à des véhicules trop anciens, utilisant un carburant de mauvaise qualité avec un réseau routier très embouteillé. »

Les plus grandes métropoles sont également particulièrement vulnérables aux effets du changement climatique. En particulier parce qu’elles se trouvent souvent en bord de mer, où elles peuvent subir des cyclones et la hausse du niveau des eaux. Sur la vingtaine de « mégacités » comptant plus de 10 millions d’habitants, 15 sont situées en zones côtières. A la fois source (par l’émission de gaz à effet de serre), conséquences (par la dégradation des sols et la sécheresse, qui encouragent l’exode rural), et potentielles victimes du réchauffement, les grandes villes des pays émergents « ont un rôle majeur à jouer pour [en] limiter les effets », note l’étude. Reste que, dans ce domaine comme dans tous les autres, la tâche semble immense et les chiffres vertigineux. Selon les calculs de l’OCDE, les besoins en infrastructures de transport, de télécommunications, d’énergie et de traitement de l’eau devraient représenter 3,5 % du PIB mondial d’ici à 2030, soit plus de 70.000 milliards de dollars.

Ce besoin d’infrastructures peut également être vu comme une opportunité… à condition que les villes des pays émergents trouvent des moyens de contenir leur croissance et d’offrir les services publics correspondants. Pour Axel Lehmann, l’enjeu principal est celui de la gouvernance des villes et de la planification de leur expansion : « Si l’on prend les bonnes décisions, agir sur l’urbanisme peut avoir des effets bénéfiques sur de très nombreux domaines. L’Occident est habitué à une urbanisation planifiée, ce qui n’est pas le cas de nombreux pays émergents, en Afrique comme en Asie. La Chine est un cas particulier, car l’urbanisation y est planifiée, mais au prix d’une certaine brutalité. » Julien Damon voit dans ce besoin d’organisation une opportunité pour les entreprises occidentales. « Cela représente un formidable débouché pour des groupes français comme Vinci, Veolia, Bouygues Construction ou même Orange », car les réseaux télécoms seront forcément présents dans les villes du futur. « En Afrique comme en Asie, note-t-il, la construction de villes nouvelles est un marché d’avenir.

Les « Top 10 » des risques

Le rapport « Global Risks 2015 » dresse la liste de 28 thèmes « pouvant avoir un impact significatif pour les pays et entreprises au cours des dix prochaines années ».

Risques les plus probables

  1. Conflits entre Etats.
  2. Evénements climatiques extrêmes.
  3. Problèmes de gouvernance nationale.
  4. Effondrement ou faillite d’un Etat.
  5. Chômage et sous-emploi.
  6. Catastrophes naturelles.
  7. Adaptation insuffisante au changement climatique.
  8. Crises de l’eau.
  9. Vol de données.
  10. Cyberattaques.

Risques pouvant avoir le plus d’impact

  1. Crises de l’eau.
  2. Epidémies.
  3. Armes de destruction massive.
  4. Conflits entre Etats.
  5. Adaptation insuffisante au changement climatique.
  6. Crise due aux prix de l’énergie.
  7. Panne informatique critique.
  8. Crises fiscales.
  9. Chômage et sous-emploi.
  10. Atteinte à la biodiversité et effondrement d’écosystèmes.

Benoît Georges

Article publié dans le numéro du 20 janvier 2015 des Echos

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