La vie de l'ESA

Le troisième pilier de la relance économique européenne

Tous les dirigeants européens sont en alerte depuis l’éclatement de la crise financière qui est arrivée sur notre continent à l’automne 2008, et dont les effets se font aujourd’hui sentir avec de plus en plus de force. En effet, la crise, en mettant brutalement en évidence le niveau d’endettement colossal, associé à une économie fragile, de certains pays de l’Union Européenne (qui se sont avérés être essentiellement les « pays du Sud » de l’Europe), a fini par entraîner une forte récession au sein de ces pays, phénomène qui n’a pas tardé à entraîner licenciements, chômage, appauvrissement de la population, tensions sociales, etc.

Cette situation n’a pas tardé à entraîner en Europe un fort clivage entre « nordistes vertueux » et « sudistes prodigues », pour reprendre les mots de Roland Berger, menaçant ainsi fortement l’union politique et économique de la zone euro. Car, tandis que les pays du Nord de l’Europe reprochent aux pays du Sud le manque total de sérieux dans leur gestion, les méridionaux, quant à eux, rendent leurs homologues septentrionaux en grande partie responsables des souffrances économiques et sociales qu’ils doivent endurer, sous l’effet des plans de rigueur qu’ils doivent accepter s’ils veulent se voir octroyer les aides européennes (effectivement essentiellement financées par les pays nord-européens).

Cette division politique et économique au sein de l’Europe menace tout naturellement l’existence de la monnaie unique européenne, l’euro. C’est d’ailleurs pour tenter de sauver l’euro que se multiplient, ces derniers mois, les nombreux sommets européens.

Les principales questions que se posent actuellement les dirigeants européens sont les suivantes : Comment assainir les finances des états européens en réduisant leurs dettes ? Comment relancer l’économie européenne ? Comment retrouver la croissance ? Comment sauver l’Union Européenne en la protégeant de l’éclatement ?

A ces questions, les principaux dirigeants européens ont répondu en tentant de bâtir deux types de plans : un plan de financement, d’une part, et un plan de rigueur, d’autre part. Mais, en observant les faits qui se sont déroulés ces derniers mois, ces deux types de plan ne suffisent manifestement pas pour relancer la croissance.

Aussi, Roland Berger (professeur, fondateur et honorary chairman de Roland Berger Strategy Consultants) auteur de cet article paru dans La Tribune du 25 septembre 2012, propose-t-il une solution ingénieuse pour relancer la croissance au sein de la zone européenne, et pour compléter la série de mesures qui ont été prises jusqu’à maintenant par les responsables européens. Roland Berger suggère en effet de mettre en place le troisième pilier de la relance économique européenne.

Mais, comme nous le verrons dans la postface à cet article (postface dans laquelle est conduite une brève analyse historique) la solution préconisée par Roland Berger n’a pas seulement des conséquences au niveau économique, mais aussi au niveau politique.

Mille milliards d’euros… pour sortir l’Europe de la crise

Roland Berger

Le professeur Roland Berger, fondateur du cabinet de conseil du même nom, propose de mobiliser les capitaux privés pour financer les gigantesques besoins en infrastructures dont l’Europe a besoin, dans les télécoms, l’énergie, l’eau, les routes. Ce serait le troisième pilier d’un plan de croissance qui compléterait l’effort fait par les états pour sauver l’euro.

En l’an III de la crise de la dette souveraine et de la crise financière, nos dirigeants politiques ne semblent plus connaître dans leurs programmes de sauvetage de l’euro que deux paquets de mesures : « l’austérité budgétaire » (pour les pays en crise) et le « financement » (pour les États membres du Nord encore solvables, l’Allemagne en particulier). Ces deux approches sont correctes et nécessaires, mais elles ne suffiront pas si l’on veut éviter l’effondrement de la monnaie communautaire, voire celui de l’Union européenne.

L’Europe divisée entre « nordistes vertueux » et « sudistes prodigues »

Entre-temps, cette vision focalisée sur l’austérité et l’aide financière a entraîné l’Europe dans une crise triple. Primo, elle a exacerbé la crise de la dette publique et de l’euro. Secundo, l’économie de la zone euro et de l’UE se trouve maintenant en récession, conduite par les pays débiteurs avec leurs programmes d’austérité, qui ne sont pas sans rappeler ceux mis en œuvre en Allemagne dans les années 1920 au siècle dernier. Et tertio, l’intégration européenne fait face à une grave crise politique. L’économie des pays en crise est en pleine contraction, avec son cortège de chômage en hausse, de destruction de patrimoine et de tensions sociales. Certains médias de ces pays fustigent le « diktat de Bruxelles », qui les fait plonger dans la pauvreté. Les citoyens des pays du Nord, encore sains financièrement, se retrouvent dans une situation indésirable sans y être pour quoi que ce soit. Ils ne veulent pas risquer leurs économies pour aider les pays voisins à rembourser les dettes qu’ils ont accumulées « à force de gabegie ». L’Europe est profondément divisée.

La croissance économique est nécessaire pour restaurer la confiance des citoyens dans leur monnaie et leur Union. Or, des programmes de croissance financés par l’État s’excluent eux-mêmes. D’une part, ils contribueraient à accroître encore l’endettement public, et de l’autre, ils ne résoudraient pas la crise de croissance, car il ne s’agit pas d’une crise de la conjoncture, mais d’une crise structurelle de la compétitivité qu’on ne saurait maîtriser qu’en initiant des réformes structurelles, y compris des réductions des dépenses, des salaires et des coûts. Alors que faire ?

Pour sortir de la crise, une stratégie de croissance favorisée par l’État, mais financée par le secteur privé et satisfaisant aux principes de l’économie de marché, s’impose. Elle servirait à développer et à moderniser les infrastructures européennes. On estime à pas moins de 1.000 milliards d’euros les investissements nécessaires, et cela uniquement pour l’UE. Et 170.000 milliards provenant de fortunes privées à travers le monde sont prêts à les financer. La tâche de la politique consisterait à guider les capitaux privés vers les projets d’infrastructure, à instituer des réglementations favorables à la concurrence et aux investisseurs et un environnement exempt d’idéologie et juridiquement stable basé sur l’économie de marché.

Au sommet de la liste de projets potentiels, l’infrastructure de télécommunications a besoin d’autoroutes de données à large bande pour assurer son renouvellement technologique. Une poli-tique de régulation européenne remontant à l’ère du monopole postal et téléphonique empêche encore que les investissements nécessaires soient attractifs. Ainsi, les grands opérateurs de télécommunications comme France Telecom, Telecom Italia, Telefonica etc., ne peuvent pas mobiliser des capitaux privés. Si nos dirigeants politiques se résolvaient à adopter une réglementation novatrice conforme au marché, cela pourrait entraîner une croissance significative. Avec des investissements de plus de 270 milliards d’euros dans l’infrastructure de communication, on ne réussirait pas seulement à créer plusieurs centaines de milliers d’emplois en Europe, mais la productivité des usagers de l’industrie privée et de l’administration publique augmenterait elle aussi. De plus, une industrie de l’informatique et de l’Internet européenne, à l’image de Google, Amazon ou Facebook aux États-Unis, pourrait enfin se développer.

Un autre exemple est l’approvisionnement en énergie : en Europe, il va falloir investir ces prochaines années, surtout du fait du « virage énergétique » allemand, 220 milliards d’euros dans les réseaux et le stockage. Cela requiert une politique de l’énergie de dimension européenne et la sécurité de planification nécessaire. Elles n’ont toujours pas été mises en place. Au niveau de la canalisation et de l’épuration des eaux usées, on estime que l’attente en matière d’investissement s’élève à au moins 200 milliards d’euros. Et pour les travaux routiers, les besoins d’investissement sont évalués à 180 milliards d’euros.

Malheureusement, en Europe, l’idéologie qui prédomine est que l’infrastructure doit rester aux mains de l’État, avec des variantes bizarres d’un pays à l’autre. Ainsi, en France, l’approvisionnement en eau fait partie du secteur privé, mais l’État doit fournir l’électricité. En Allemagne en revanche, l’alimentation en eau est publique, tandis que l’approvisionnement en électricité est en grande partie effectué par des entreprises privées. Dans de nombreux pays, il existe des autoroutes à péage gérées par des sociétés privées ; il n’y a qu’en Allemagne, pays de transit par excellence, que cela semble impossible pour on ne sait quelle raison. Les incohérences de ce genre sont légion.

Un plan de croissance pour l’Europe soumis aux lois du marché

Un programme d’infrastructure financé au moins partiellement par des investisseurs privés, conçu sous la forme d’un plan de croissance pour l’Europe soumis aux lois du marché, pourrait donc être le troisième pilier encore manquant d’un programme de sauvetage de l’euro cohérent, à côté de celui du changement structurel créé par l’austérité pour une meilleure compétitivité et une meilleure discipline budgétaire dans le Sud, et de celui du financement provisoire solidaire destiné à calmer les marchés financiers fourni par l’Allemagne et les pays du Nord membres de la zone euro.

De cette façon, l’Europe pourrait en pleine crise se donner une économie hautement novatrice et productive dotée d’une excellente infrastructure. Les fournisseurs de capitaux privés profiteraient de la croissance et de la productivité accrue, les salariés d’une hausse des emplois de haute qualité. Simultanément, les États pourraient réduire leur dette grâce à l’augmentation des rentrées fiscales et la réduction des dépenses sociales. De plus, on restaurerait ainsi la confiance de la population dans l’euro et dans l’intégration européenne.

Roland Berger

Professeur, fondateur et honorary chairman de Roland Berger Strategy Consultants

Postface historique: Une proposition aux implications économiques, mais aussi politiques

Par Benoît DOS

La situation que vit l’Europe aujourd’hui est assez paradoxale.

Le paradoxe vécu par l’Europe provient du fait que le continent est à la fois en train de traverser une crise sans précédent dans l’histoire (de par sa nature et surtout son ampleur), mais que, dans le même temps, les effets de cette crise, ainsi que les réponses que semblent apporter les peuples face à cette situation de plus en plus difficile, voire intenable pour certains ressortissants de pays membres de l’Union Européenne (le cas du peuple grec étant l’un des plus tragiques), présentent, au contraire, des analogies et des similitudes troublantes avec des situations historiques récentes…

Explicitons un peu cette affirmation.

La crise financière, économique et politique qui a éclaté, puis s’est développée ces dernières années en Europe est en effet sans précédent dans l’histoire pour cinq raisons :

1) La crise que traverse l’Europe n’est pas qu’une crise conjoncturelle, mais une crise structurelle (notamment liée à la baisse de la compétitivité des pays européens).

Cela signifie que, même si l’origine de la crise est financière (avec l’éclatement, en 2006, de la crise des subprimes aux Etats-Unis, avant que cette crise ne gagne l’Europe en 2008), la récession dans laquelle est entré notre continent est davantage liée aux limites, voire aux vices, du capitalisme néo-libéral qu’au ralentissement de l’activité économique causé par la crise financière.

L’application et l’infiltration de ce système au cœur de l’économie européenne a eu pour effet, parmi tant d’autres, de faire primer, au sein des entreprises, et donc des économies, la fonction financière sur la fonction productive. Ce phénomène a entraîné une externalisation (essentiellement vers les pays dits « émergents ») du savoir-faire européen, externalisation qui n’a ensuite pas tardé à se transformer en « perte » de ce même savoir-faire.

Pour étayer cette idée, citons ce passage extrait d’un article intitulé « Les limites du traitement keynésien d’une crise structurelle », écrit par Gérard Duménil et Dominique Lévy et publié le 20/02/2012 dans le journal Le Monde :

« Cette crise est celle d’un ordre social, le néolibéralisme. La dite « création de valeur pour l’actionnaire » a fait de l’investissement productif un objectif subalterne ; dans de nombreux pays, les investissements se sont délocalisés vers les périphéries ou les processus de production sont sous-traités à des firmes étrangères ; les innovations financières les plus folles se sont multipliées, et des déséquilibres de la plus grande économie du monde, celle des États-Unis, ont atteint des niveaux insoutenables. »

2) La crise a contaminé l’ensemble des pays de la zone euro liés entre eux par des accords politiques, mais aussi par l’instauration d’une monnaie unique.

La nature inédite de la crise économique que traverse actuellement l’Europe tient également au fait que l’ensemble des pays européens sont désormais politiquement, mais aussi et surtout économiquement liés les uns aux autres, à la fois par le biais des traités européens, et par celui de l’euro.

Cependant, cette union politique et économique des pays de la zone euro présente des failles.

Tout d’abord, sur un plan politique, l’Union Européenne, en tant qu’institution supranationale, est un organisme que l’on pourrait qualifier d’hybride : en effet, il s’agit d’une instance dont la visée est d’initier et d’orchestrer une politique européenne commune, mais qui, dans le même temps, laisse à chaque état européen une quasi-souveraineté dans la gestion de sa politique nationale et internationale (« quasi-souveraineté », dans la mesure où chaque Etat membre de la communauté européenne est tenu de transposer en droit national les directives européennes). Le fait de laisser cette liberté quasi-absolue aux Etats entraîne souvent une situation de désorganisation politique, dans la mesure où, dans bien des domaines, les pays européens sont très fréquemment amenés à prendre des décisions différentes, voire contradictoires, sur des points pourtant cruciaux concernant les processus de construction et d’harmonisation européennes.

La deuxième faille que présente l’Union Européenne provient du fait que l’euro, monnaie unique des pays-membres de la zone euro, a été instauré dans un espace à la fois non homogène économiquement (et présentant la fameuse césure entre « pays du Nord » et « pays du Sud »), mais aussi et surtout non doté des moyens politiques et institutionnels de mener une politique européenne commune (pour les raisons rappelées ci-dessus). Pour le dire autrement, le problème de l’Europe provient du fait que l’union économique a précédé l’union politique.

Historiquement, ce processus a été fortement initié par l’un des pères fondateurs de l’Europe, Robert Schuman, qui comparait cette stratégie donnant la priorité à l’union économique sur l’union politique, à l’acte de casser et mélanger des œufs pour en faire une omelette : en effet, une fois les œufs cassés, mélangés et cuits en omelette, il est impossible de les faire revenir à leur état initial. De même, Robert Schuman considérait qu’une fois les économies des états européens mêlées les unes aux autres (comme dans une omelette), il aurait été impossible de faire machine arrière et de ramener les états européens (comparés aux « œufs » dans la métaphore filée par Schuman) dans leur état initial, c’est-à-dire à un état d’indépendance nationale.

Il semble que, ces dernières années, l’évolution des faits donne tort à la supputation de ce politicien pourtant éminent…

3) La crise ne touche pas que l’économie européenne, mais aussi l’économie mondiale, ou tout au moins l’économie de l’ensemble des pays occidentaux.

Le fait que la crise se soit communiquée de façon contagieuse à l’ensemble des pays du monde, et plus particulièrement aux économies des pays occidentaux, s’explique en partie par la mondialisation des échanges, notamment dans le secteur de la finance : la mondialisation a eu en effet pour conséquence de créer une situation d’interdépendance entre les économies des différents pays.

Aussi est-il actuellement difficile pour l’Europe de se tourner vers ses partenaires, touchés eux aussi par le marasme économique, pour tenter d’enrayer la crise.

Le fait qu’une crise économique soit aussi généralisée et touche un nombre aussi important de pays et d’économies est un phénomène nouveau et inédit dans l’histoire contemporaine.

4) Les ressources des Etats ne suffisent plus pour relancer la machine.

En effet, alors que dans les crises précédentes, et notamment pendant la crise de 1929 (avec laquelle la crise actuelle présente beaucoup de similitudes), les Etats ont été des acteurs importants dans la relance de l’activité économique, notamment du fait qu’ils étaient dotés de suffisamment de ressources financières pour « relancer la machine » (il suffit de se remémorer la politique du New Deal, appliquée par Franklin Delano Roosevelt, et dont certains historiens considèrent qu’elle fut inspirée par l’économiste anglais John Maynard Keynes), la crise actuelle révèle que les Etats n’ont plus suffisamment de ressources pour intervenir efficacement, ceci pour deux raisons :

- ayant longtemps vécu à crédit, les Etats des pays développés sont aujourd’hui touchés par des dettes colossales qui poussent lesdits Etats, dans le meilleur des cas, à la modération dans les dépenses publiques, dans le pire des cas, à la rigueur budgétaire.

- la crise étant mondiale, l’action d’un seul Etat n’a que peu d’effet, la relance devant passer par une action concertée des Etats (d’où les nombreux sommets européens, ainsi que ceux du G20, pour tenter d’enrayer la crise). Cette nécessité a d’ailleurs parfois donné lieu à l’idée qu’il pouvait être utile, d’instaurer, sinon un gouvernement mondial, du moins un organe de gouvernance international, chargé de coordonner et d’imposer une ligne directrice à l’ensemble des pays frappés par la crise, pour mener une politique commune de sortie de crise.

5) Le système de développement économique actuel est basé quasi-exclusivement sur la croissance.

Or, la croissance, du moins la croissance entendue comme l’exploitation de plus en plus intensive et extensive des ressources de la terre, a atteint ses limites. Il faut donc repenser le système économique, en repensant éventuellement la notion de croissance qui, telle que nous l’entendons actuellement, n’est plus vivable ni pour la planète, ni pour ses habitants…

A côté de ces aspects qui font de la crise européenne actuelle une crise inédite dans l’histoire, les conséquences qu’elle engendre présentent, au contraire, des similitudes troublantes avec ceux de crises précédentes, notamment celle de 1929.

Les principaux effets de la crise actuelle, qui présentent de frappantes ressemblances avec ceux des crises passées, sont les suivants :

1) Tout d’abord, la situation actuelle de ralentissement, voire de récession, de l’activité économique, contraint les Etats européens à mener des politiques de rigueur (comme ce fut le cas, ainsi que le rappelle Roland Berger dans cet article, dans l’Allemagne des années 1930), afin de ralentir le déséquilibre des comptes publics, en limitant les dépenses, d’une part, et en augmentant les recettes, d’autre part (avec des hausses significatives d’impôts…).

2) Cette politique de rigueur engendre une souffrance de la population, qui est touchée par le chômage, la précarité… et qui, par conséquent, s’appauvrit de plus en plus,

3) Cette situation fait naître à la fois un sentiment de colère et d’indignation, qui pousse les citoyens à rendre leurs dirigeants politiques responsables de leur souffrance sociale, et à se tourner, plein de ressentiment, vers les courants nationalistes, dans le meilleur des cas modérés, mais aussi et surtout, malheureusement, extrêmes.

Le fait de mettre en exergue que la crise actuelle s’assimile, de par les conséquences qu’elle engendre sur les peuples (les premiers touchés par les effets de cette conjoncture néfaste), à celle de 1929 (qui est celle qui se trouve être la plus fraîche, dans notre mémoire collective…) peut raisonnablement permettre d’en déduire que pèse actuellement le risque sur l’Europe que cette crise débouche sur l’éclatement d’un événement de même nature que celui qui éclata en Europe à la fin des années 1930 : la guerre.

Car, si l’on simplifie à l’extrême, les faits se sont enchaînés, en Europe, de 1929 (date de l’éclatement de la crise) à 1939 (date de l’éclatement de la seconde Guerre Mondiale), de la façon suivante : la crise économique (d’origine, elle aussi, à cette époque, financière) a éclaté aux Etats-Unis, puis s’est étendue en Europe. Suite à la crise, l’économie européenne est tombée en récession, les classes les plus fragiles (mais aussi les plus nombreuses) ont été fortement touchées par le chômage, se sont appauvries, et ont donc fortement souffert.

Cette souffrance a engendré une colère que les courants totalitaires (nazisme et fascisme, en premier lieu) ont su habilement récupérer à leur compte, à la fois en dénonçant les turpitudes du monde de la finance, en se posant comme les ennemis des responsables de la crise, et enfin en mettant en place, ou en tentant de mettre en œuvre, des programmes de relance économique, orchestrés par l’Etat.

Or l’un des piliers de ces programmes de relance était justement la mise en œuvre d’un plan de construction et/ou de renforcement d’un vaste et dense réseau d’infrastructures (cf L’Allemagne de 1870 à nos jours de Serge Bernstein et Pierre Milza – chapitre 12, ainsi que le Tome 1 de l’Histoire du XXème siècle de Serge Bernstein et Pierre Milza – chapitre 27). Un autre pilier du programme de relance des gouvernements totalitaires de l’Europe du XXème siècle ayant été le financement d’une politique de réarmement à outrance (politique qui pouvait laisser présager l’issue funeste de la sortie de crise).

C’est en partie le fait que le programme de relance économique conçu et appliqué par l’Allemagne nazie ait échoué, qui a économiquement (mais non idéologiquement) poussé ce régime à entamer les hostilités : l’expansionnisme était en effet la seule manière pour l’Allemagne nazie de sortir le pays du marasme économique et de l’endettement dans lequel il était en train de s’enfoncer.

Ainsi, à la lumière de cette brève analyse historique, pourquoi la proposition de Roland Berger de relancer la croissance économique européenne (et donc de hâter le processus de sortie de crise) à travers la réalisation d’un vaste plan européen de développement du réseau d’infrastructure financé par le secteur privé, apparaît-elle comme doublement pertinente ?

Et bien tout d’abord, car la réalisation d’un tel programme permettrait, d’une part, de réaliser un investissement productif dont les conséquences à moyen et long terme pourront être extrêmement bénéfiques pour l’industrie européenne (qui verra sa productivité augmenter grâce à l’amélioration des moyens de communication physiques et virtuels), et, d’autre part, d’apporter une réponse significative au problème du chômage en créant des millions d’emplois « hautement qualifiés » (pour reprendre les mots de Roland Berger), et donc stimulant pour les professionnels les exerçant.

Mais, cette proposition est également très pertinente sur un plan politique. En effet, le fait de faire appel à des capitaux privés pour financer ce programme « de grands travaux » ferait que la propriété des infrastructures ainsi construites ne pourrait être celle d’un ou plusieurs Etats particuliers, ou bien celle d’un organisme politique supranational.

Cela permettrait ainsi d’éviter que ce plan de relance, de même que les réseaux de communication ainsi construits ne tombent entre les mains d’un régime ou d’un super-régime totalitaire, qui, en ces temps de tensions extrêmes dans de nombreuses régions du monde, pourrait nous mener droit, pour paraphraser Samuel Huntington, à un « choc des civilisations » violent… et donc à une troisième guerre mondiale qui, si elle advenait, en cette ère du nucléaire, pourrait être la dernière de l’humanité…

Il convient donc d’étudier avec sérieux cette proposition fort intéressante du professeur Roland Berger dont les implications s’étendent au-delà du champ économique !

Références bibliographiques et documentaires

L’analyse historique conduite dans la postface à l’article de Roland Berger repose sur des études historiques et des rapports économiques réalisés par des experts dans leur domaine d’études, dont les lecteurs trouveront les références ci-dessous.

Nous recommandons aux visiteurs souhaitant approfondir les différentes questions abordées dans cet article, ainsi que dans la postface, de se procurer et/ou de consulter les ressources bibliographiques et documentaires ci-dessous mentionnées.

Analyses historiques sur la crise de 1929 et ses conséquences, aux Etats-Unis et en Europe

- L’Allemagne de 1870 à nos jours, Serge Bernstein, Pierre Milza, Armand Collin (chapitre 10),

- Histoire du XXème siècle (Tome 1), Serge Bernstein, Pierre Milza, Hatier :

• Sur l’analyse de la crise de 1929 et de ses conséquences aux Etats-Unis et en Europe : chapitres 20, 21, 23, 24, 29 et 30
• Sur la naissance, l’arrivée au pouvoir et la politique du fascisme et du nazisme suite aux conséquences de la crise économique de 1929 : chapitres 26, 27

Analyses sur la crise mondiale qui a éclaté en 2006 aux Etats-Unis, puis en 2008 en Europe

Dettes souveraines : Limites du traitement keynésien d’une crise structurelle (analyse de Gérard Duménil et Dominique Lévy)

Les limites du traitement keynésien d’une crise structurelle (article de Gérard Duménil et Dominique Lévy)

Résumé des chapitres de l’Histoire du XXème siècle (Tome 1) mentionnés dans la bibliographie

Résumé du chapitre 20 : La crise de 1929 et la dépression économique

Voici la présentation synthétique du chapitre 20 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« Le krach boursier d’octobre 1929, qui se transforme en une longue dépression économique assombrissant l’ensemble des années 30, se traduit d’abord par l’effondrement de la production, de l’investissement, des prix et des revenus ainsi que du commerce international, mais aussi par la multiplication des faillites et la montée vertigineuse du chômage.

Si l’interprétation de la catastrophe est infiniment plus malaisée que son analyse, il ne fait aucun doute que le krach de Wall Street tient une place essentielle dans le processus de déclenchement de la crise, révélant les faiblesses de la gestion américaine, ruinant tout le système de crédit et laissant les dirigeants sans réaction efficace.

Des Etats-Unis, la crise se transmet au reste du monde à partir de 1931, par le relais des échanges commerciaux et financiers. L’échec de la concertation internationale à Londres en 1933 et l’incapacité des responsables à provoquer une « reflation » équilibrée se conjuguent pour faire durer le marasme dans un monde de plus en plus cloisonné et livré à l’affrontement des nationalismes. »

Résumé du chapitre 21 : Roosevelt et le New Deal

Voici la présentation synthétique du chapitre 20 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« Entre 1929 et 1932, l’approfondissement de la crise met en échec l’administration républicaine dirigée par le Président Herbert Hoover.

Le nouveau Président élu en novembre 1932, Franklin D. Roosevelt, volontaire et pragmatique, sait inspirer confiance aux Américains en s’engageant à combattre la crise par un interventionnisme modéré de l’Etat fédéral en matière économique et sociale, mais en refusant de s’enfermer dans un programme contraignant.

En conséquence, trois grands trains de mesures s’enchaînent entre 1933 et 1938 : aux tentatives initiales de réformes structurelles qu’invalident dès 1935 les juges conservateurs de la Cour Suprême, succèdent des mesures sociales de relance plus spécifiquement keynésiennes.

Si, à la veille de la guerre, le bilan global de l’expérience est mitigé sur le plan des résultats économiques, le New Deal n’en a pas moins réussi à réconcilier une société américaine déchirée par la crise, et à définir un nouvel équilibre des pouvoirs, politiques mais aussi économiques et sociaux, qui préfigure une redéfinition de la démocratie américaine. »

Résumé du chapitre 23 : La crise française (1930-1935)

Voici la présentation synthétique du chapitre 23 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« C’est en 1931 que les Français prennent conscience de la crise économique. Celle-ci se présente comme une crise de la production industrielle et agricole, aggravée par des remèdes inadaptés, de caractère déflationniste ou malthusien.

La crise atteint surtout les classes moyennes indépendantes, assise sociale de la République. Elle remet en cause, de ce fait, le consensus autour du régime et atteint la crédibilité des idéologies politiques traditionnelles.

La paralysie du pouvoir politique face à la crise dégénère en crise du régime. Venant après une série de scandales, l’affaire Stavisky donne lieu à une entreprise de déstabilisation de la République par la droite pour remettre en cause la victoire de la gauche aux élections de 1932 et revenir au pouvoir, en particulier lors de la journée d’émeute du 6 février 1934.

Cette crise générale n’épargne pas le système de valeurs. Les intellectuels considèrent que les fondements mêmes de la civilisation sont atteints et s’assignent la mission de guider leurs concitoyens dans la recherche de voies nouvelles, qu’ils croient souvent discerner dans les extrémismes rivaux du communisme ou du fascisme.»

Résumé du chapitre 24 : La France, du Front Populaire à la Guerre

Voici la présentation synthétique du chapitre 24 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« Le Front Populaire, rassemblement des partis et organisations antifascistes, remporte les élections de 1936 et conduit au pouvoir le socialiste Léon Blum. Il tente de juguler la crise et de mettre fin à la grande vague de grèves de 1936 en accroissant le pouvoir d’achat des masses et en adoptant des réformes de structure.

Surtout, il crée un esprit nouveau d’ouverture et de générosité sociale. Mais il se heurte vite à la Guerre d’Espagne, à l’échec économique et financier, à l’opposition violente de la droite et de l’extrême-droite.

C’est la défection des classes moyennes qui entraîne l’échec du gouvernement Blum en juin 1937.

Jusqu’en 1938, le Front Populaire agonise. Le gouvernement Daladier provoque sa rupture définitive en s’appuyant sur les modérés, en signant les accords de Muniche avec Hitler et Mussolini, et en remettant en cause les acquis sociaux de 1936.

La guerre va s’abattre sur un pays qui n’a pas réussi à surmonter sa crise. »

Résumé du chapitre 26 : L’avènement du nazisme (1930-1934)

Voici la présentation synthétique du chapitre 26 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« La crise économique et financière qui frappe l’Allemagne au début des années 30 provoque la chute de la production industrielle, le marasme des affaires et une immense vague de chômage. Il en résulte un délabrement du corps social éminemment favorable à la montée du national-socialisme.

Le parti nazi devient en effet, à la faveur de la crise, une formation de masse qui draine les suffrages des classes moyennes et s’assure l’appui de l’industrie lourde et des grands propriétaires fonciers. Fort de ces différents soutiens, Hitler devient chancelier le 30 janvier 1933.

Tout en cherchant à rassurer les forces conservatrices qui l’ont porté au pouvoir, le Führer entreprend de fonder légalement sa dictature et d’éliminer les oppositions. Au cours de l’été 1934, il liquide l’aile gauche de son parti, obtient le ralliement de l’armée et concentre entre ses mains tous les pouvoirs. La voie est libre pour la mise en place du régime totalitaire raciste conçu par le fondateur du IIIème Reich. »

Résumé du chapitre 27 : Le modèle fasciste dans les années 30

Voici la présentation synthétique du chapitre 27 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« En Allemagne, l’Etat nazi fonde sa conception totalitaire sur l’idée que la race « supérieure » incarnée par les peuples germaniques est appelée à dominer le monde et l’impose par la propagande et par une répression d’une redoutable efficacité.

En peu d’années, la mobilisation économique et sociale du Reich place l’Allemagne au second rang des puissances industrielles grâce à un effort de préparation à la guerre qui accentue les tendances agressives de la diplomatie hitlérienne.

En Italie, la formation paramilitaire de la jeunesse, l’enseignement, l’embrigadement des travailleurs et la propagande entretenue pour promouvoir un « homme nouveau » concourent à entretenir l’adhésion passive des masses autour du fascisme et de son chef sans parvenir toutefois à changer en profondeur la société italienne.

Mais l’alignement sur l’hitlérisme et le raidissement du régime provoquent à la veille de la guerre un réveil timide des oppositions.

En Europe centrale et orientale, ainsi que dans les pays méditerranéens, des régimes dictatoriaux se sont implantés à la faveur de la crise et des tensions internationales. »

Résumé du chapitre 29 : Fin de la sécurité collective et tensions internationales

Voici la présentation synthétique du chapitre 29 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« La crise économique, qui secoue le monde à partir de 1929, contribue à renforcer les antagonismes nationaux. Tandis que la France et la Grande-Bretagne se replient sur leurs empires et que les Etats-Unis s’isolent, l’Allemagne, l’Italie et le Japon se préparent à la guerre, considérée comme la seule issue à leurs difficultés.

Face à la volonté révisionniste et expansionniste des Etats fascistes, les démocraties répondent par une neutralité qui s’explique largement par l’attachement au pacifisme de l’opinion publique.

Le réarmement de l’Allemagne, la tentative d’Anschluss et la rattachement de la Sarre au Reich incitent cependant la France à réagir par l’ébauche d’un « pacte oriental » dirigé contre Berlin, qui regrouperait ses alliés d’Europe orientale et l’URSS ; mais, avec l’arrivée de Pierre Laval au ministère des Affaires Etrangères, la France se rapproche de l’Italie.

L’invasion de l’Ethipie par les Italiens, la remilitarisation de la Rhénanie et l’Anschluss sont autant d’étapes vers la construction de l’Axe « Rome-Berlin ». Celui-ci va tester sa puissance militaire dans la guerre d’Espagne. »

Résumé du chapitre 30 : La marche à la guerre (1936-1939)

Voici la présentation synthétique du chapitre 30 du tome 1 de l’Histoire du XXème siècle.

« En 1936, Hitler prend directement en charge l’armée et les Affaires étrangères, au moment où la politique d’ « apaisement » triomphe à Londres sous l’impulsion du Premier ministre Neville Chamberlain. L’année 1938 constitue un tournant décisif dans les relations internationales en Europe. Après l’Anschluss de mars, Hitler revendique les Sudètes tchécoslovaques et mobilise.

La crise est dénouée au dernier moment, lors de la conférence de Munich, au cours de laquelle Hitler obtient les territoires revendiqués, avec l’accord de la France et de l’Angleterre, dont l’attitude achève de jeter le discrédit sur les démocraties.

Entre novembre 1938 et mars 1939, la Tchécoslovaquie est mise en pièce et laisse la place à un protectorat de Bohême-Moravie.

Mussoilini envahit, de son côté, l’Albanie, en avril 1939. Les revendications allemandes sur la Pologne vont enfin réveiller Français et Britanniques à partir de mars 1939.

Mais, sans l’appui des Etats-Unis et de l’URSS, le barrage contre Hitler est fragile, d’autant plus qu’en août 1939, est signé le pacte germano-soviétique. Une semaine plus tard, c’est l’invasion allemande en Pologne et la déclaration de guerre franco-anglaise à l’Allemagne (3 septembre). »

Extraits de L’Histoire du XXème siècle (Tome 1)

Serge Bernstein, Pierre Milza

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