La vie de l'ESA

Les assureurs et l’économie collaborative

L’économie dite « collaborative » est une économie née des nouvelles pratiques sociales, dont on ne sait pas toujours très bien si elles sont issues d’une volonté collective consciente et assumée de revenir à des valeurs d’entraide et de solidarité dans les échanges, ou bien si elles procèdent d’un souci plus « terre-à-terre » de réaliser des économies.

Quoiqu’il en soit, l’économie collaborative est en train d’entrer dans les usages, à tel point, qu’alors qu’elle était traitée, il y a encore quelques années, comme un « épiphénomène », elle intéresse aujourd’hui au plus haut point les acteurs de l’économie plus traditionnels.

L’économie collaborative, même si elle peut revêtir plusieurs formes, se définit essentiellement comme un échange direct de biens ou de services entre particuliers, la plupart du temps mis en relation par l’intermédiaire d’une plateforme numérique. C’est ainsi que les citoyens peuvent se louer leur voiture, s’échanger leur maison, se prêter de l’argent, mutualiser l’achat d’une perceuse, etc.

Si l’économie en général se fonde, en tant que pratique sociale, sur la confiance, cette notion est encore davantage au cœur de l’économie collaborative : comment en effet prêter ou louer sa voiture à un parfait inconnu, si l’on ne part pas a priori du principe que cette personne sera respectueuse vis-à-vis du bien qu’on lui confie, et qu’elle le restituera indemne, c’est-à-dire dans l’état où l’on le lui a remis ?

Cependant, il peut arriver parfois que, dans un échange « collaboratif », le « capital confiance » ne soit pas au maximum (dans le cas, par exemple, d’une personne acceptant de louer sa voiture à un particulier pour « arrondir ses fins de mois »), ou bien que, même si la confiance était là au départ, un événement imprévisible vienne endommager ou détruire le bien (voiture, maison…), objet d’un échange « peer-to-peer ».

C’est là que l’assurance joue un rôle essentiel dans l’économie collaborative: elle permet de se substituer au « capital confiance » lorsque celui-ci fait défaut, ou bien de donner une garantie matérielle à la manifestation de cette confiance, dans le cas où un dommage affecterait le bien confié à un tiers. L’on peut donc dire que l’assurance est aujourd’hui, dans l’état actuel de la société, à la fois le ciment et le catalyseur de l’économie collaborative.

Quel rapport les assureurs entretiennent-ils avec l’économie collaborative ? Comment contribuent-ils à son implantation dans la société et à son développement ? Comment s’engagent-ils dans cette nouvelle pratique ?

C’est à ces questions que répond cet article de Philippe Jacqué, article paru dans le numéro du 23 avril 2015 du quotidien Le Monde, et analysant les rapports entre les assureurs et l’économie collaborative.

L’économie collaborative, nouvelle frontière des assureurs

C’est une annonce qui est passée relativement inaperçue. Mercredi 22 avril, Ouicar, le numéro deux de la location de véhicules entre particuliers, a annoncé avoir changé d’assureur. L’entreprise, qui dispose d’un parc de 15 000 véhicules, a signé un partenariat avec le groupe Generali, et sa filiale L’Équité. Auparavant, la PME était assurée par MMA.

Mais cette annonce témoigne bien d’une chose : dans l’économie collaborative en pleine explosion, l’assurance est aujourd’hui au cœur du réacteur. Sans assurance, pas de service, car la confiance entre personnes s’arrête souvent au moindre pépin.

Dans le cas d’un service comme Ouicar par exemple, que vous soyez propriétaire ou locataire, elle est nécessaire. Pour le propriétaire, c’est toutefois l’assurance du site Internet qui remplace le contrat personnel, le temps de la location. Ainsi, s’il y a un accident, le bonus du propriétaire n’est pas impacté. Pour le locataire, l’assurance tout risque permet de faire face aux éventuels pépins ou accidents.

Reste qu’il n’y a pas si longtemps, « le coût de l’assurance était tel que proposer la location de véhicules entre particuliers était trop prohibitif », rappelle Paulin Dementhon, le patron de Drivy, le numéro un de ce secteur. « Quand je démarchais les assurances, on me regardait comme un OVNI, raconte-t-il. Mais tout a fini par changer. Désormais, les assureurs sont bien plus intéressés par nous. »

« L’assurance permet en fait de rassurer tout le monde », indique Delphine Asseraf, directrice numérique d’Allianz France. « On fabrique et on vend de la confiance, complète Thomas Olivier, le responsable de l’économie collaborative de la MAIF. C’est essentiel de ce domaine de l’économie peer-to-peer. »

Un risque difficilement calculable

Et les assureurs ont fini par apprendre. « L’estimation du risque, c’est notre devoir d’assureur. Concernant les locations entre particuliers, nous menons un travail important en interne pour appréhender ce nouveau secteur », reprend Delphine Asseraf.

Les assureurs ont fini par trouver un équilibre en s’appuyant sur les données accumulées ces dernières années par ces sociétés de « partage » en développement ou en investissant dans certaines d’entre elles, à l’image de la MAIF, qui a mis 2,6 millions d’euros dans la start-up Koolicar.
Pour l’essentiel, ils ont adapté les contrats qu’ils ont développés pour les gestionnaires de flottes de véhicules pour entreprise. Et ils mobilisent également leur filiale d’assistance, à l’image de Mondial Assistance, qui travaille avec Drivy, comme sa maison mère Allianz, ou Europ assistance, la filiale de Generali pour Ouicar.

Résultat, les tarifs ont fini par baisser. Chez Drivy, 15 % de la location va par exemple à l’assurance, un niveau supportable pour le propriétaire, le locataire et qui préserve la marge du site web qui les met en relation.

« Des perspectives prometteuses »

Mais les assureurs voient bien plus loin que les sites de location de voitures entre particuliers. « Après BlaBlaCar, dans le covoiturage dès 2007, puis Koolicar, nous avons décidé d’assurer Carnomise ou Travelercar, des spécialistes de locations entre particuliers et de parking notamment dans les aéroports, explique Thomas Olivier, de la MAIF. Désormais, nous élargissons notre offre à tous les secteurs. Nous voulons entrer dans le monde des nouveaux usages. »

Allianz accompagne également la start-up Tripndrive, tandis que Generali collabore avec la plate-forme de prêts entre particuliers Prêt d’Union. « Les perspectives de croissance de l’économie collaborative sont prometteuses. Pour le secteur de l’assurance, il s’agit d’un levier indéniable de développement », explique Tanguy Le Maire, membre du comité exécutif de Generali dans un communiqué de l’entreprise.

Pour l’instant, cependant, « ce secteur représente quelques millions d’euros de chiffres d’affaires, cela ne passe pas les radars dans les comptes », conclut Thomas Olivier. Reste que c’est aujourd’hui que les parts de marchés se prennent.

Philippe Jacqué

Article paru dans Le Monde, le 23 avril 2015

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