La vie de l'ESA

Les conséquences de la multipolarité dans les relations internationales

La deuxième décennie du XXIème marque incontestablement la fin d’une mondialisation que l’on aurait pu penser « unipolaire ». De grandes nations comme la Chine ou la Russie ont eu la volonté ferme de s’imposer sur la scène internationale et de redéfinir les règles de la globalisation. Or, la « multipolarité » est nécessairement source de tensions.

Est-ce pour autant que le monde est plus dangereux qu’il ne l’a jamais été dans l’histoire ? Et quelles conséquences ce nouveau cours donné à la mondialisation va avoir sur les pratiques diplomatiques et les relations internationales ?

C’est à ces questions que répond cette interview, parue dans le numéro 2314 de l’hebdomadaire « Le Point », de Pierre Grosser, historien, professeur à Sciences Po, et auteur de l’ouvrage intitulé « Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIème siècle », paru aux editions Odile Jacob.

Pierre Grosser : « Dire que le monde n’a jamais été aussi dangereux est faux »

Les conséquences de la multipolarité dans les relations internationales

Trompe-l’œil. Pour l’historien, spécialiste des relations internationales, le pire n’est jamais sûr.

Le Point : Vous êtes l’auteur d’un essai sur la pratique diplomatique Intitulé «Traiter avec le diable ? » (1). Pourquoi diaboliser l’adversaire?

Pierre Grosser : C’est une tradition ancienne, notamment aux Etats-Unis, mais qui a pris de l’ampleur dans les années 1990-2000. Elle donne l’illusion d’un monde dans lequel la civilisation, les droits de l’homme, la mondialisation heureuse affrontent des méchants, des diables, qui menacent cet ordre et qu’il faut donc soit abattre, soit isoler, soit transformer par les sanctions.

La Russie contemporaine est donc un « diable » au même titre que l’URSS autrefois ?

On a effectivement beaucoup diabolisé l`Union soviétique, mais cette perception a évolué à partir des années 1960, notamment sous l’influence de De Gaulle, qui voyait la Russie derrière l’URSS. Cette détente a été suivie, au début des années 1 980, par une nouvelle diabolisation, avec l’arrivée de Reagan à la Maison-Blanche et la deuxième guerre froide. En fait, les relations avec Moscou sont soumises à des cycles. Roosevelt avait fait de la realpolitik à Yalta et on lui a reproché d’avoir sous-estimé la malfaisance des Soviétiques, le même reproche a été adressé ã Kissinger et, aujourd’hui, à Obama. A l’inverse, si Hillary Clinton avait été élue, elle aurait certainement diabolisé la Russie et la Chine; d’où la satisfaction affichée à Moscou et Pékin après l’élection de Trump.

En 2017, qui est le diable absolu ?

Incontestablement, Daech. Mais le mal s’incarne-t-il dans l’organisation seule ? Faut-il inclure l’islamisme radical, le salafisme, comme certains le proposent ? Quant à Poutine, s’il est diabolisé, c`est évidemment à un degré moindre et par des groupes assez minoritaires: les cercles internationalistes libéraux, les néoconservateurs. A la différence du temps de la guerre froide, ses soutiens se trouvent chez les conservateurs, même si une partie de la droite allemande et japonaise des années 1930 appréciait la manière forte de Staline. Paradoxalement, la Corée du Nord est simplement considérée comme une nuisance alors qu’elle multiplie les provocations, mais elle profite du fait qu’il y a toujours plus urgent.

Peut-on négocier avec tout le monde et, si oui, jusqu’où ?

Négocier avec un adversaire n’est jamais simple et ça se complique encore quand les deux protagonistes se diabolisent mutuellement Si l’on prend les deux puissances qui font face aux Etats-Unis, la Russie et la Chine, il est évident qu’il faut négocier avec elles ; elles sont d’ailleurs demandeuses. Poutine veut un monde qui fonctionne comme au temps de Yalta et les Chinois apprécient le format d’un G2, c’est-a-dire d’être l’interlocuteur privilégié de Washington. Le problème est que Washington ne domine pas le jeu triangulaire comme au temps de Kissinger.

Négocier malgré l’annexion de la Crimée par la Russie et les menaces que Pékin fait peser sur la plupart de ses voisins en mer de Chine ?

Certains vous expliquent que traiter avec Poutine comme si rien ne s’était passé en Crimée, c’est faire preuve d’un esprit munichois. Les Russes sont passés en force en Crimée et en Syrie, les Chinois en mer de Chine du Sud, c’est vrai, mais les Américains raisonnent à l’échelle mondiale et ne peuvent se focaliser seulement sur une crise régionale. C’était le cas des Britanniques au temps de Munich, mais on l’oublie. Or la lutte contre le terrorisme et les guerres au Moyen-Orient se sont soldées par un échec quasi complet :Washington a dépensé des milliards sans résultat tangible et pendant ce temps la Chine et la Russie en ont profité pour accumuler des forces. Mais négocier avec Moscou va être difficile, l`escalade de la méfiance a mené à une diabolisation des deux côtés.

Quels sont les foyers de tensions les plus lourds de menaces ?

On pense spontanément au terrorisme islamiste, mais, au risque de choquer, il faut reconnaître qu’il fait très peu de morts dans les sociétés occidentales. Il faut d’ai1leurs noter qu’on n’a jamais eu aussi peu de guerres et de victimes de conflits, rapporté à la population mondiale. Dire que le monde n’a jamais été aussi dangereux est faux, sauf à ignorer l’histoire du XXème siècle. Il n’empêche que les relations internationales se sont durcies avec les Russes, les Chinois, mais aussi les Israéliens, les Turcs, les Saoudiens. Nous, Occidentaux, devons faire preuve de moins d’arrogance et envisager des compromis, voire des concessions, auxquels nous n’étions pas habitués.

Quelle politique étrangère Donald Trump est-il susceptible de mettre en œuvre ?

Il faut éviter d’attendre trop de cohérence dans ce registre. Obama lui-même n’a pas toujours été cohérent. Trump, lui, semble couvrir tout le spectre des traditions républicaines ; à la fois isolafionniste quand il exprime la volonté de reconstruire les Etats-Unis avant l’Afghanistan (comme le disait Obama), sans doute prompt à éradiquer les bad guys, les sales types, quand la sécurité du pays est en jeu, mais adepte d’une politique égoïste qui privilégie l’intérêt américain. Il ne croit pas à la mission traditionnelle américaine de transformer le monde. Pour le reste, la grande question est de savoir s’il va chercher à se rapprocher de la Russie en expliquant à Poutine que le vrai défi, à l’avenir, est la Chine. Obama a eu le souci de restaurer l’image du pays après la présidence Bush, Trump préfère visiblement que les Etats-Unis soient craints plutôt qu’aimés.

Autre nouveauté, le remplacement de Ban-Ki-Moon par Antonio Guterres au poste de secrétaire général des Nations unies. Pourra-t-il enrayer la perte d’influence de l’institution ?

Les organisations internationales fonctionnent bien quand les puissances dominantes le souhaitent. Or les républicains détestent l’Onu, la Russie s’en sert quand elle en a besoin, la Chine n’en est pas très friande, donc je crois qu’il n’y a pas grand-chose à en attendre. Elle n’est pas la seule à souffrir de désaffection : la Cour pénale internationale, l’Union européenne, l’Organisation mondiale du commerce sont affaiblies, mettant à mal le vieux rêve de gouvernance mondiale, ce qui est très inquiétant.

Partagez-vous l’avis de ceux qui parlent de déclin de I’UE ?

L’image de l’UE s’est considérablement détériorée. Elle n’est plus considérée comme un modèle, a mal géré la crise ukrainienne et le Printemps arabe, s’est agenouillée devant les Turcs sur la question des migrants. On ne peut même pas dire qu’elle ne se donne pas les moyens de ses ambitions, car on a du mal à voir ce qu’elles sont. Les Britanniques, eux, s’égarent dans leurs rêves d’une grandeur pourtant révolue…

1. «Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle » (Odile Jacob, 368 p., 25,90 €)

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES CORNU

Interview publiée dans « Le Point »
Numéro 2314 (12 janvier 2017)

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