La vie de l'ESA

A la recherche d’une voie occidentale à l’ère de la mondialisation

Dans cette interview dense et profonde accordée au Nouvel Observateur le 7 décembre 2010, Pierre Manent met en exergue les difficultés et les paralysies auxquelles se trouvent confrontées la France, et, plus généralement, l’Europe face au processus de la mondialisation.

La mondialisation, telle que nous la vivons actuellement, comme la création d’un espace économique et politique caractérisé par l’évanescence de plus en plus grande des frontières territoriales traditionnelles (pour un récapitulatif succinct des différentes étapes de la mondialisation, voir l’introduction de l’article « Entrée dans la nouvelle ère de la mondialisation »), est un phénomène absolument inédit dans l’histoire de l’humanité, du moins aussi loin que remonte sa mémoire collective.

En effet, même s’il y a toujours eu des échanges entre les différentes nations et/ou civilisations qui nous ont précédés, ces échanges étaient toujours contenus, du fait des barrières politiques, mais aussi culturelles et linguistiques qui existaient alors. Il était en effet, jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, très difficile pour un ressortissant français de s’installer dans un pays d’Europe, et encore plus dans un pays d’Asie, à la fois parce que les procédures bureaucratiques pour s’expatrier étaient très lourdes, mais aussi parce qu’il était malaisé, voire impossible, si l’on ne parlait pas la langue du pays où l’on désirait aller s’installer, de communiquer avec la population locale. En outre, la « lenteur » des moyens de transport d’alors (comparativement à la rapidité des moyens de transport d’aujourd’hui, en tête desquels figurent le transport aérien) limitaient les déplacements entre les pays géographiquement éloignés les uns des autres.

Depuis la fin du deuxième conflit mondial, ces restrictions politiques (avec la favorisation de la circulation des personnes), culturelles (avec la reconnaissance quasi-officielle, dans presque tous les pays du monde, de l’anglais comme langue internationale) et physiques (avec l’accélération vertigineuse des moyens de transport) ont pour ainsi dire « volé en éclat », surtout depuis la chute du bloc soviétique. De sorte que « le monde est devenu un village », pour reprendre une expression devenue désormais courante.

Mais cette ouverture de l’espace politique et économique aux échanges internationaux n’a pas été suivie par la mise en place de moyens d’action permettant de faire face aux problèmes politiques que, jusqu’alors, seuls les Etats étaient en mesure de gérer (problèmes liés à l’économie, à l’éducation, à l’immigration, etc.).

Ce qui fait que des situations problématiques apparaissent (précarisation du travail du fait de la délocalisation, fragilisation des économies nationales du fait de leur vulnérabilité vis-à-vis des marchés financiers, problèmes d’intégration dus à des flux migratoires incontrôlés, etc.) sans que ni les structures étatiques actuellement existantes ne puissent les résoudre (faute d’une collaboration suffisante entre les Etats-Nations dans la mise en place et l’application de politiques coordonnées), ni que des structures supranationales suffisamment puissantes ne se créent, chaque Etat refusant de renoncer à son autonomie nationale. D’où une situation de paralysie qui voit le jour dans bien des pays du monde, où populations et dirigeants assistent, impuissants, à des phénomènes qu’ils ne se voient contraints que de subir.

Pourquoi tant de pays, surtout en Europe, se trouvent-ils dans une impasse, et sont-ils incapables de trouver et d’apporter des solutions pertinentes aux nouveaux défis politiques, économiques et culturels qui se posent aujourd’hui à l’humanité, entrée dans une phase inédite de son histoire ?

Selon Pierre Manent, cette impuissance des dirigeants et des instances politiques à apporter des remèdes efficaces aux difficultés qui nous assaillent provient essentiellement, non seulement du fait qu’ils ont parfois des difficultés à reconnaître que nous vivons une période de notre histoire sans précédent, mais aussi et surtout, lorsqu’ils le reconnaissent, du fait qu’instances et dirigeants sont incapables d’apporter des solutions véritablement innovantes aux problématiques radicalement nouvelles qui se posent à eux.

Tout ce qu’ils se proposent, c’est, pour plagier le philosophe Henri Bergson, de faire du « neuf avec de l’ancien », c’est-à-dire : puiser dans le passé des schémas ou des modèles qui ont fonctionné dans des situations antérieures, situations où ils croient déceler des éléments de similitude avec la période actuelle ; réaménager, au sein de « programmes novateurs », ces « éléments simples » (ces schémas ou ces modèles) hérités des expériences passées, en tentant, tant bien que mal, de les adapter aux problématiques actuelles ; et enfin appliquer ces « programmes novateurs » (qui n’ont en réalité de « novateur » que le nom, ou plutôt le « remodelage », puisque ces programmes sont constitués de théories et de schémas anciens) dans des politiques qu’ils présentent comme à même de répondre aux défis posés par la période actuelle.

Or, comme la phase de mondialisation dans laquelle nous sommes entrés est sans précédent historique, il est « normal » qu’aucun des modèles politiques légués par nos ancêtres ne soit apte à résoudre les problèmes que nous rencontrons : d’où les échecs politiques rencontrés par les différents gouvernements actuellement en place, et la montée en flèche des extrêmes-droites nationalistes, cette montée en flèche traduisant un sentiment de panique de la part des populations nationales qui demandent, par ces votes, un retour à la situation « d’avant ». Mais de même qu’une fois l’omelette brouillée, il est impossible de reconstituer les œufs, de même, une fois la mondialisation engagée, il est impossible de faire machine arrière, en revenant à des schémas isolationnistes et en reconstituant des Etats repliés sur eux-mêmes : le processus est allé trop loin pour cela.

Face à ce double constat – le constat que nous vivons une page inédite de notre histoire, d’une part, et, d’autre part, qu’il nous est impossible de faire machine arrière – la meilleure attitude à adopter est de se mettre en quête des idées absolument nouvelles qui permettront de répondre aux défis de la situation absolument nouvelle, elle aussi, que nous sommes en train de traverser.

Or, si, dans cette interview, Pierre Manent fait parfaitement ressortir les causes qui nous rendent incapables, en France et en Europe, de résoudre, au niveau politique, les défis posés par la mondialisation, il n’aborde pas, du moins dans cette interview, la question des solutions qui pourraient nous permettre de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Or, il est d’une importance capitale de partir à la recherche d’une voie occidentale à l’ère la mondialisation.

Comment donc se mettre à la recherche d’une voie occidentale à l’ère de la mondialisation, et trouver les idées nouvelles dont l’application donnerait la possibilité à la fois aux populations, aux dirigeants et aux instances détentrices du pouvoir d’apporter les réponses justes aux problématiques inédites et difficiles auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés au niveau mondial ?

Nous tenterons d’apporter une réponse à cette question, dans le prolongement de l’interview de Pierre Manent présentée ci-dessous, au sein d’une postface philosophique à cet article qui fera appel à la philosophie d’Henri Bergson.

La pensée bergsonienne, dont l’on retrouve l’influence dans les propos de Pierre Manent, permet de décrire parfaitement les maux dont souffre notre civilisation : en effet, l’une des caractéristiques du monde occidental contemporain est qu’il a mis l’ « intelligence » (entendue comme « faculté rationnelle ») au centre de son mode de fonctionnement, tout en l’érigeant comme faculté suprême de l’esprit humain. Cette élévation démesurée de la faculté intellectuelle s’est faite au détriment de l’ « intuition », qui est pourtant, selon Bergson, la faculté qui permet d’atteindre l’essence des choses, de « coïncider » pleinement avec la réalité qui est « durée » (c’est-à-dire temporelle), et d’apporter, à travers les idées qu’elle nous communique sous forme d’images ou de symboles, les réponses parfaitement adaptée à la situation que nous vivons.

Aussi, dans cette postface qui vise à prolonger philosophiquement l’analyse de Pierre Manent, tout en apportant un point de vue sur la question de la mondialisation très différent de celui auquel les historiens, les politologues et les économistes sont généralement habitués, suggérons-nous que la « révolution mondiale » que nous sommes actuellement en train de vivre a de grande chance d’aboutir à une transformation des consciences et de révolutionner le mode de pensée qui a été jusqu’à maintenant à l’œuvre dans le monde occidental contemporain, ou tout au moins dans l’espace public de nos sociétés modernes.

Pierre Manent affirme que « l’Europe retrouvera une voix quand elle voudra bien reconnaître ce qui la distingue ». Or, peut-être sera-ce précisément en renouant avec l’esprit intuitif que l’Europe retrouvera sa voix (voie)… Peut-être sera-ce là l’aboutissement de la recherche d’une voie occidentale à l’ère de la mondialisation

Et puis, n’est-il pas attribué à l’un des grands hommes politiques de notre pays, André Malraux, l’assertion selon laquelle « le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas » ? « Prophétie » dont il importe peu qu’elle ait été réellement prononcé par Malraux ou non, l’important étant le retentissement qu’elle a pu avoir au sein de la population, et la confirmation qu’elle semble recevoir de la marche actuelle des événements dans le monde …

Les Métamorphoses de la cité. Essai sur la dynamique de l’Occident

Né en 1949, Pierre Manent est cofondateur de la revue « Commentaire », directeur d’études de l’Ecole des Hautes Etudes et auteur de nombreux essais magistraux sur le libéralisme politique.

Le Nouvel Observateur : - « Depuis vingt ans, on a l’impression que la France est sous sédatif », écrivez-vous. L’épisode de résistance véhémente à la réforme des retraites que nous venons de vivre ne montre-t-il pas cependant que notre pays demeure celui des passions politiques ?

Pierre Manent : – Bien sûr, il y a des passions politiques en France, et il est certain que le président de la République actuel en suscite beaucoup. En même temps, je suis frappé par le fait que celles-ci se formulent dans un langage entièrement routinier. Nous ne parvenons toujours pas à échapper à l’attraction des figures de la Résistance ou de la Révolution. Quelqu’un comme Jean-Luc Mélenchon donne à cet égard l’impression de jouer dans un film d’époque : comme si la répétition incantatoire des formules traditionnelles de l’esprit insurrectionnel français allait faire lever une action inédite. Cela dit, je comprends très bien la colère présente, je trouve que le peuple a été terriblement méprisé de toutes les façons et par tous les partis dans la dernière période. Mais ce qui me sidère, c’est l’incapacité de toutes ces paroles à ouvrir une histoire inédite. Leur seul horizon, c’est la conservation maximale de ce que nous a laissé l’Etat-providence construit après la guerre. Dans les années 1960-1970, mes camarades voulaient le bouleversement de cette société. Maintenant, ce qu’on réclame dans le même langage véhément, c’est la préservation maximale de cette société. Quand le seul visage de l’avenir, c’est la crispation sur ce qui est, il y a un problème.

N.O. : – N’êtes-vous pas frappé aussi par la difficulté que semble avoir la gauche à tirer un bénéfice politique de la crise que traverse le capitalisme financier ?

P. Manent : – Si, c’est même très impressionnant. Le socialisme pendant ses beaux jours, qui avaient leur revers nocturne comme on sait, avait au moins l’ambition de comprendre le capitalisme mieux que les capitalistes et ne se laissait pas intimider par le mouvement des choses. Aujourd’hui, on a le sentiment que la gauche se sent incapable de chevaucher le tigre. Pourquoi ? La mondialisation a tout changé. L’articulation du réel pour la conscience socialiste, c’était la rencontre des prolétaires et du patron dans l’usine, où celui-ci extorquait la plus-value. Eh bien, aujourd’hui, ce lieu de l’alchimie capitaliste qui fascinait tellement Marx a disparu d’Europe. Le site de la lutte des classes a quitté nos rivages pour les immenses usines chinoises de la côte sud, et cela modifie radicalement les conditions du combat. Même l’extrême gauche ne s’en prend plus vraiment au « patronat ». On dénonce plutôt « l’argent », le « président des riches », le « système néolibéral ». La gauche ne sait plus sur quoi arc-bouter sa protestation, car l’enjeu de la bataille se déroule désormais entre un processus mondial et un « nous » qui tend spontanément à être défini comme national plutôt que social. Alors que la crise fait rage, ce sont donc les droites nationales qui, dans les différents pays d’Europe, se trouvent en situation de ramasser la mise.

N.O. : – Vous écrivez dans «les Métamorphoses de la cité» que nous autres, sujets contemporains, sommes désormais soumis à deux injonctions contradictoires : être compétitifs et être compatissants. Pouvez-vous préciser la nature de ce double impératif paralysant ?

P. Manent : – En dépit de toutes les déclarations selon lesquelles les prolétaires n’ont pas de patrie, les luttes sociales se déroulaient principalement dans le cadre national. Aujourd’hui, les sociétés sont exposées à un déchirement non circonscrit, avec effacement des lieux de la synthèse sociale : la nation et la classe. Chacun d’entre nous est ouvert à deux illimités en tension qui ont chacun l’autorité irrésistible de l’universel. On nous somme à la fois de tendre vers une égalité éperdue et vers une inégalité illimitée. C’est en effet dans le cadre d’un marché mondial que chacun est invité à être performant et, au même moment, nous sommes soumis à l’injonction d’élargir notre compassion aux dimensions du monde. Or, d’une part, c’est un défi dépourvu de sens de l’emporter dans une concurrence étendue aux dimensions d’un monde aussi hétérogène d’où l’absurdité des classements internationaux. D’autre part, comment répondre à cette misère du monde qui vient à tout moment nous visiter ? Cette double ouverture est trop grande pour être maîtrisée, mais nous ne pouvons dire simplement : tournons le dos au monde et reconstituons un «nous» fermé. D’où notre extrême perplexité.

N.O. : – A vous lire, nous évoluons sur une glace de plus en plus fine. L’Etat-nation est profondément délégitimé, discrédité au profit d’un fantasme d’union de l’humanité qui sert selon vous de nouvelle religion aux Européens. Pourtant, aucune forme politique inédite n’est aujourd’hui capable de prendre le relais. Sommes-nous dans une impasse complète ?

P. Manent : – La situation est très difficile, en effet, parce que la nation est profondément affaiblie et que l’entreprise européenne, conçue comme construction d’institutions supranationales, a touché ses limites. Le «souverainisme» ne saurait pourtant être la solution. J’y vois une attitude purement déclamatoire, qui consiste à siffler dans l’obscurité pour se donner du courage, comme si rien n’avait changé. Il est clair que ça ne mord pas sur le monde présent. Ce qui me paraît possible en revanche pour les nations européennes, c’est de tenter de redéfinir une action commune qui ne passerait plus par le renoncement à elles-mêmes. Mais pour cela, évidemment, il faudrait que nous acceptions de nous définir par rapport au reste du monde, que nous admettions que l’Occident, notion impopulaire s’il en est, a une vie propre à défendre. Pendant des années, l’Europe a cru qu’elle pouvait se laisser glisser doucement vers une sorte de fusion dans une humanité qui aurait surmonté toutes les séparations. Eh bien, elle ne tardera plus à se réveiller. La question religieuse, notamment, que les Européens pensaient avoir évacuée, ne cesse de leur revenir par la confrontation avec des acteurs majeurs du monde présent, comme l’Islam ou Israël, pour qui le rapport de l’humanité à ce qui est plus grand qu’elle est une composante essentielle des situations politiques.

N.O. : – Sans doute, mais la déchristianisation est extrêmement profonde en Europe… En quoi la confrontation à des ensembles théologico-politiques en pleine vitalité pourrait-elle changer cette donne ?

P. Manent : Il n’est pas vrai que le religieux puisse devenir une simple question privée, anecdotique. La proposition chrétienne garde toute sa place dans la conversation contemporaine, parce que les autres propositions, j’ose le dire, proposent une version de l’universel qui me semble moins convaincante. La peur du conflit a fait que toute réflexion sur le sujet est très mal vue. Nous sommes tenus de supposer que la présence de millions de musulmans parmi nous est sans conséquence politique ou spirituelle. Camus montre très bien, dans une de ses nouvelles sur l’Algérie, à quel point la condition coloniale aboutissait à ce que les deux communautés se croisaient là-bas sans se voir. Eh bien, au nom du respect de l’islam, on nous demande au fond de rééditer en Europe cette situation. Circulez, faites comme s’il ne se passait rien. Il s’agit pourtant de la plus énorme transformation de la substance européenne depuis des siècles.

N.O. : – Chez les musulmans européens, on sait que la pratique religieuse décline elle aussi. La «mort de Dieu» ne concerne pas que les catholiques, et cela pourrait bien mettre tout le monde d’accord…

P. Manent : – Je n’en suis pas si sûr. L’Islam sort d’une très longue humiliation, et on peut comprendre que les musulmans découvrent avec satisfaction leur nombre, leur cohésion, leur force nouvelle. S’ils ont quelque désir de revanche, je ne vois pas qui pourrait le leur reprocher. Seulement voilà, nous autres, peuples européens, avons un sentiment décroissant de fierté collective, tout ce qui signale notre propre appartenance communautaire nous plonge même dans une sorte de malaise. L’Europe retrouvera une voix quand elle voudra bien reconnaître ce qui la distingue.

N.O. : – Vous dites ici, dans «le Regard politique», que vous n’avez jamais été de gauche parce que vous préférez comprendre ce qui est plutôt que d’imaginer une société qui n’est pas. Dès lors que l’on soulève la question de la justice, ne se meut-on pas déjà dans l’idée d’un monde autre, et pourquoi pas meilleur ?

P. Manent : – Le désir de justice est le ressort même de la vie collective depuis au moins la démocratie athénienne, vous avez parfaitement raison. Je ne disqualifie d’ailleurs pas a priori la disposition réformatrice ou même révolutionnaire comme fuite de la réalité. Mais il se trouve que, dans une situation donnée, tandis que certains voient d’emblée ce qui ne va pas, je m’intéresse plutôt à l’ordre qu’il y a dans le désordre apparent. Quand je vois une grande ville, je me dis toujours : mais c’est extraordinaire, tous ces gens trouvent à se nourrir chaque jour, circulent sans se marcher dessus, comment tout cela peut-il fonctionner? Montesquieu dit joliment : «Je n’ai point naturellement l’esprit désapprobateur.» Eh bien, je dirais que ma disposition à l’égard de la chose politique est plutôt d’étonnement et même d’admiration. Cela ne signifie pas que j’en appelle à une soumission à la force des choses. La preuve : j’invite chacun à échapper à la sidération induite par la nouvelle marche du monde.

Propos recueillis par Aude Lancelin

Interview parue dans Le Nouvel Observateur du 07/12/2010


Postface philosophique : Propositions bergsoniennes pour répondre aux problèmes politiques posés par la mondialisation

Par Benoît Dos

Dans La pensée et le mouvant, le philosophe français Henri Bergson écrit :

« Le possible n’est que le réel avec, en plus, un acte de l’esprit qui en rejette l’image dans le passé une fois qu’il s’est produit […] Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve ainsi avoir été, de tout temps, possible ; mais c’est à ce moment précis qu’elle commence à l’avoir toujours été, et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l’aura précédée une fois la réalité apparue. Le possible est donc le mirage du présent dans le passé : et comme nous savons que l’avenir finira par être du présent, comme l’effet de mirage continue sans relâche à se produire, nous nous disons que dans notre présent actuel, qui sera le passé de demain, l’image de demain est déjà contenue quoique nous n’arrivions pas à la saisir. Là est précisément l’illusion. » (« Le possible et le réel », in La pensée et le mouvant).

Dans la première partie de l’introduction à cette œuvre philosophique publiée en 1934, Henri Bergson précise sa pensée et développe les conséquences qu’implique une telle affirmation sur le travail de l’historien :

« Le fait capital des temps modernes est l’avènement de la démocratie. Que dans le passé, tel qu’il fut décrit par les contemporains, nous en trouvions des signes avant-coureurs, c’est incontestable ; mais les indications peut-être les plus intéressantes n’auraient été notées par eux que s’ils avaient su que l’humanité marchait dans cette direction ; or cette direction de trajet n’était pas plus marquée alors qu’une autre, ou plutôt elle n’existait pas encore, ayant été créée par le trajet lui-même, je veux dire par le mouvement en avant des hommes qui ont progressivement conçu et réalisé la démocratie. Les signes avant-coureurs ne sont donc à nos yeux des signes que parce que nous connaissons maintenant la course, parce que la course a été effectuée. Ni la course, ni sa direction, ni par conséquent son terme n’étaient donnés quand ces faits se produisaient : donc ces faits n’étaient pas encore des signes. Allons plus loin. Nous disions que les faits les plus importants à cet égard ont pu être négligés par les contemporains. Mais la vérité est que la plupart de ces faits n’existaient pas encore à cette époque comme faits ; ils existeraient rétrospectivement pour nous si nous pouvions maintenant ressusciter intégralement l’époque, et promener sur le bloc indivisé de la réalité d’alors le faisceau de lumière à forme toute particulière que nous appelons l’idée démocratique : les portions ainsi éclairées, ainsi découpées dans le tout selon des contours aussi originaux et aussi imprévisibles que le dessin d’un grand maître, seraient les faits préparatoires de la démocratie. Bref, pour léguer à nos descendants l’explication, par ses antécédents, de l’événement essentiel de leur temps, il faudrait que cet événement fût déjà figuré sous nos yeux et qu’il n’y eût pas de durée réelle. Nous transmettons aux générations futures ce qui nous intéresse, ce que notre attention considère et même dessine à la lumière de notre évolution passée, mais non pas ce que l’avenir aura rendu pour eux intéressant par la création d’un intérêt nouveau, par une direction nouvelle imprimée à leur attention. En d’autres termes enfin, les origines historiques du présent, dans ce qu’il a de plus important, ne sauraient être complètement élucidées, car on ne les reconstituerait dans leur intégralité que si le passé avait pu être exprimé par les contemporains en fonction d’un avenir indéterminé qui était, par là même, imprévisible. » (« Introduction première partie : Croissance de la vérité. Mouvement rétrograde du vrai » in La pensée et le mouvant)

L’interview de Pierre Manent, publiée dans le Nouvel Observateur le 7 décembre 2010 et retranscrite ci-dessus, fait singulièrement écho à ces textes de Bergson, qui ont le mérite de mettre parfaitement en lumière la nature des difficultés auxquels notre monde contemporain, et en premier lieu les acteurs politiques, se trouvent confrontés.

La philosophie de Bergson postule que l’essence du réel est, non pas la stabilité, mais le mouvement : autrement dit, il n’y a rien, du moins dans notre bas monde, qui ne change, ni n’évolue. Ceci implique qu’il n’existe, ni au niveau macroscopique, ni au niveau microscopique (notamment au niveau atomique), rien d’immobile. Par conséquent, selon cette conception, la « matière » (entendue comme un substrat stable, non soumis au changement, du moins au niveau de ses particules élémentaires) n’existe pas.

C’est pourquoi Bergson écrit : « Qu’est-ce que le « mobile » auquel notre œil attache le mouvement, comme à un véhicule ? Simplement une tache colorée, dont nous savons bien qu’elle se réduit, en elle-même, à une série d’oscillations extrêmement rapides. Ce prétendu mouvement d’une chose n’est en réalité qu’un mouvement de mouvements. » (« Chapitre V : La perception du changement » in La pensée et le mouvant)

Cette thèse semble confirmée par la physique quantique, qui a démontré que les composants du noyau atomique (protons, neutrons et électrons) – que la science moderne croyait être jusqu’alors insécables, et constituer par là-même le substrat « stable » (car non soumis au changement) de la réalité – étaient en réalité divisibles en plus petites particules (appelées « quark » par Murray Gell-Mann, le chercheur qui mit au jour leur existence). Or, ces particules semblent elles-mêmes irréductibles à tout principe de stabilité.

Qu’implique dans notre vie quotidienne ce constat selon lequel tout dans l’univers est mouvement ? Il implique que le « temps » (que Bergson nomme également la « durée ») est le premier principe créateur à l’œuvre dans le monde. En effet, si le temps se réduisait (comme le pensent les mathématiciens et, avec eux, la plus grande partie du sens commun) à une « une série juxtaposée de moments immobiles » (un peu comme la série des diapositives sur une pellicule cinématographique), il ne serait qu’une variable sans importance, dont l’on pourrait faire aisément abstraction pour expliquer le changement, le mouvement et, par extrapolation, « la vie » : peu importe la vitesse à laquelle défilerait la bande cinématographique, cela ne changerait rien au scénario du film… ce qui n’est, selon Bergson, absolument pas le cas, car, pour reprendre notre métaphore, la vitesse à laquelle se déroule la pellicule peut faire varier du tout au tout l’histoire du film.

C’est pourquoi, le « temps » n’est pas sans importance, mais bien essentiel, puisqu’il constitue en quelque sorte la « poussée » qui permet le passage d’un moment du présent à l’autre, cette composante sans laquelle tout dans l’univers serait « figé », « congelé », et donc « mort ». Or, au cœur de cette « poussée temporelle » se cache ce que Bergson appelle l’ « élan créateur », c’est-à-dire une impulsion (de nature spirituelle) qui est totalement libre de se mouvoir dans une direction ou une autre. La « course » qu’effectue cette impulsion, s’appelle, dans la philosophie bergsonienne, le « réel », tandis que le « sillon laissé par le trajet de la course » s’appelle le « possible » : raison pour laquelle la « possibilité » (de l’existence d’une chose) apparaît toujours, chez Bergson, après la « réalité » (de l’existence de cette chose).

Pour prendre un exemple concret, soufflé par le texte de Bergson cité plus haut, nous savons que la naissance de la République en France est née de la Révolution Française. Maintenant que l’histoire de la France a été écrite, les historiens peuvent aisément déceler dans l’histoire de l’Ancien Régime les signes précurseurs de l’avènement de la démocratie et de son corollaire, l’abolition de la monarchie. Cependant, pour les contemporains de la Révolution Française, il était absolument impossible de prédire si l’issue de cet événement historique aurait été l’avènement de la démocratie ou le renforcement du pouvoir monarchique ou bien autre chose encore, précisément parce que tout était possible et que tout était en train de se décider dans le présent.

Mais il faut encore aller plus loin : peut-être que certains contemporains de la Révolution (les plus visionnaires !) ont pu entrevoir la possibilité de l’instauration de la République en France, possibilité devenue maintenant, nous le savons, réalité. On pourrait alors, dans ce cas, croire que le possible a précédé le réel (puisque la représentation de la démocratie a précédé son instauration effective), constatation qui semblerait démentir l’affirmation de Bergson selon laquelle « la réalité précède la possibilité », puisque « le possible est le mirage du présent dans le passé ».

Mais il n’en est rien : en effet, quel contemporain de la Révolution Française, quand bien même il aurait su « prévoir » l’instauration de la démocratie en France, aurait pu imaginer la forme que revêtirait cette institution politique par la suite (c’est-à-dire son organisation, son mode de fonctionnement, le degré de participation du peuple à ses activités, etc.), dans toute sa diversité, sa richesse et son originalité ? Aucun, assurément. Et qui, il y a encore 40 ans, aurait pu ne serait-ce que soupçonner la création et l’existence du réseau internet tel qu’il s’est développé et déployé de nos jours ? Personne non plus, sans aucun doute.

Ces deux exemples prouvent donc bien que les choses et les situations nouvelles, prises dans leur richesse, leur diversité et leur originalité, se créent dans le présent, et qu’elles ne préexistent pas, sous forme de « possibilités », dans les moments antérieurs à leur réalisation. La possibilité de l’existence de la démocratie française à l’époque de l’Ancien Régime n’a pu historiquement être démontrée qu’une fois la République Française effectivement instituée. L’existence du réseau internet n’est devenue « possible » (c’est-à-dire « prévisible » à partir d’une « lecture » du passé, c’est-à-dire des moments antérieurs à la création d’internet) que rétrospectivement, c’est-à-dire une fois ce réseau effectivement développé : avant d’être créé, nul n’aurait pu penser que son existence eût été possible, et encore moins se le représenter tel qu’il est actuellement dans toute sa diversité et sa richesse.

Pourquoi cette longue digression par la philosophie bergsonienne dans cette postface à l’interview de Pierre Manent dans le Nouvel Observateur du 7 décembre 2010 ? Tout simplement parce que la philosophie bergsonienne, laquelle converge parfaitement avec l’analyse que fait Pierre Manent de la situation politique en Europe à l’ère de la mondialisation, livre des pistes qui pourraient permettre de trouver des solutions aux problèmes que rencontre l’Europe en général, et la France en particulier.

Le problème auquel se trouvent confrontés les dirigeants et les leaders politiques aujourd’hui est qu’ils se trouvent face à une situation nouvelle, historiquement inédite (la mondialisation) et qu’ils cherchent les réponses à cette situation dans les possibilités héritées du passé.

Ainsi Pierre Manent déplore-t-il « la répétition incantatoire des formules traditionnelles de l’esprit insurrectionnel français » de la part d’une partie de la gauche, représentée par Jean-Luc Mélenchon, ou bien le « souverainisme européen », dans lequel il ne voit « qu’une attitude purement déclamatoire, qui consiste à siffler dans l’obscurité pour se donner du courage, comme si rien n’avait changé ». Or, comme il l’écrit lui-même, « quand le seul visage de l’avenir, c’est la crispation sur ce qui est, il y a un problème ».

En termes bergsoniens, le problème des dirigeants politiques actuels est qu’ils sont incapables de coïncider avec le « temps », c’est-à-dire avec « la durée », avec l’ « élan créateur » de leur époque. Pierre Manent exprime la même idée lorsqu’il écrit que « la gauche se sent incapable de chevaucher le tigre », le tigre désignant métphoriquement l’ « élan », le « flux » de la vie, à la fois origine et cause, à l’échelle collective, du déroulement des événements et des phénomènes constitutifs de l’histoire des hommes.

Quelle voie Bergson préconiserait-il de suivre pour « coïncider avec la durée » de notre époque (c’est-à-dire pour agir en harmonie avec la marche des événements de notre temps), au lieu de rester en marge de cet « élan créateur » qui constitue l’essence de notre présent et, donc ,de notre « réalité » (la « réalité » coïncidant, chez Bergson, avec la « durée » du moment présent) ?

Pour coïncider avec l’élan créateur du moment présent, Bergson préconise clairement, dans ses écrits, de développer l’« intuition », faculté qui, chez la plupart des hommes, est trop peu éveillée en comparaison de l’ « intelligence », autre principale faculté de l’esprit humain.

Mais qu’est-ce que l’intuition ? Et comment se distingue-t-elle de l’intelligence ?

Bergson parle longuement, dans l’ensemble de son œuvre, de ces deux facultés. Pour lui, l’intelligence est la faculté naturelle de l’esprit humain qui permet d’avoir prise sur la réalité en la découpant en « objets », c’est-à-dire en réalités rendues immobiles par une opération mentale qui en a abstrait la « durée » (c’est-à-dire l’instabilité). L’intelligence est donc une faculté intéressée, en ce sens qu’elle se déploie en vue de l’obtention d’un résultat pratique, d’une action sur la réalité qu’elle découpe en « objets ».

A son propos, Bergson écrit :

« Notre intelligence est le prolongement de nos sens. Avant de spéculer, il faut vivre, et la vie exige que nous tirions parti de la matière, soit avec nos organes, qui sont des outils naturels, soit avec les outils proprement dits, qui sont des organes artificiels. Bien avant qu’il y eût une philosophie et une science, le rôle de l’intelligence était déjà de fabriquer des instruments, et de guider l’action de notre corps sur les corps environnants. La science a poussé ce travail de l’intelligence beaucoup plus loin, mais elle n’en a pas changé la direction. Elle vise, avant tout, à nous rendre maîtres de la matière. Même quand elle spécule, elle se préoccupe encore d’agir, la valeur des théories scientifiques se mesurant toujours à la solidité de la prise qu’elles nous donnent sur la réalité. » (« Introduction (deuxième partie) : De la position des problèmes » in La pensée et le mouvant)

L’intuition est en revanche la faculté qui permet de coïncider en esprit avec la « durée » (c’est-à-dire avec cet « élan vital », avec cette « poussée » qui fait croître les êtres et les plantes, en même temps qu’elle fait avancer les choses et contribue au déroulement des événements dans l’histoire individuelle et collective des hommes, « poussée » que l’on pourrait éventuellement assimiler au « destin ») du moment présent : c’est grâce à cette faculté intuitive, capable de s’harmoniser pleinement avec la durée (toujours liée au moment présent) que l’esprit humain est capable d’engendrer des idées vraiment nouvelles, capables de répondre avec pertinence aux défis des situations nouvelles (comme celles que nous sommes en train de vivre au niveau politique avec l’avènement de la mondialisation).

Mais le mieux est de laisser parler Bergson lui-même. Concernant l’intuition, comparée à l’intelligence, il écrit :

« Qu’on ne nous demande donc pas de l’intuition une définition simple et géométrique. Il sera trop aisé de montrer que nous prenons le mot dans des acceptions qui ne se déduisent pas mathématiquement les unes des autres […].

Il y a pourtant un sens fondamental : penser intuitivement est penser en durée. L’intelligence part ordinairement de l’immobile, et reconstruit tant bien que mal le mouvement avec des immobilités juxtaposées. L’intuition part du mouvement, le pose ou plutôt l’aperçoit comme la réalité même, et ne voit dans l’immobilité qu’un moment abstrait, instantané pris par notre esprit sur une mobilité. L’intelligence se donne ordinairement des choses, entendant par là du stable, et fait du changement un accident qui s’y surajouterait. Pour l’intuition l’essentiel est le changement : quant à la chose, telle que l’intelligence l’entend, c’est une coupe pratiquée au milieu du devenir et érigée par notre esprit en substitut de l’ensemble. La pensée se représente ordinairement le nouveau comme un nouvel arrangement d’éléments préexistants ; pour elle rien ne se perd, rien ne se crée. L’intuition, attachée à une durée qui est croissance, y perçoit une continuité ininterrompue d’imprévisible nouveauté ; elle voit, elle sait que l’esprit tire de lui-même plus qu’il n’a, que la spiritualité consiste en cela même, et que la réalité, imprégnée d’esprit, est création. Le travail habituel de la pensée est aisé et se prolonge autant qu’on voudra. L’intuition est pénible et ne saurait durer ». (« Introduction (deuxième partie) : De la position des problèmes » in La pensée et le mouvant)

Par la suite, Bergson, en poursuivant sa description de l’intuition, dévoile en quoi les idées émanant de cette faculté de l’esprit peuvent apporter la réponse aux problèmes qui se posent dans une situation radicalement nouvelle, et décrit la manière dont ces mêmes idées se manifestent peu à peu à la conscience, pour être ensuite comprise spirituellement (c’est-à-dire par l’esprit) :

« Intellection ou intuition, la pensée utilise sans doute toujours le langage ; et l’intuition, comme toute pensée, finit par se loger dans des concepts : durée, multiplicité qualitative ou hétérogène, inconscient, – différentielle même, si l’on prend la notion telle qu’elle était au début. Mais le concept qui est d’origine intellectuelle est tout de suite clair, au moins pour un esprit qui pourrait donner l’effort suffisant, tandis que l’idée issue d’une intuition commence d’ordinaire par être obscure, quelle que soit notre force de pensée. C’est qu’il y a deux espèces de clarté.

Une idée neuve peut être claire parce qu’elle nous présente, simplement arrangées dans un nouvel ordre, des idées élémentaires que nous possédions déjà. Notre intelligence, ne trouvant alors dans le nouveau que de l’ancien, se sent en pays de connaissance ; elle est à son aise ; elle « comprend ». Telle est la clarté que nous désirons, que nous recherchons, et dont nous savons toujours gré à celui qui nous l’apporte. Il en est une autre, que nous subissons, et qui ne s’impose d’ailleurs qu’à la longue. C’est celle de l’idée radicalement neuve et absolument simple, qui capte plus ou moins une intuition. Comme nous ne pouvons la reconstituer avec des éléments préexistants, puisqu’elle n’a pas d’éléments, et comme, d’autre part, comprendre sans effort consiste à recomposer le nouveau avec de l’ancien, notre premier mouvement est de la dire incompréhensible. Mais acceptons-la provisoirement, promenons-nous avec elle dans les divers départements de notre connaissance : nous la verrons, elle obscure, dissiper des obscurités. Par elle, des problèmes que nous jugions insolubles vont se résoudre ou plutôt se dissoudre, soit pour disparaître définitivement soit pour se poser autrement. De ce qu’elle aura fait pour ces problèmes elle bénéficiera alors à son tour. Chacun d’eux, intellectuel, lui communiquera quelque chose de son intellectualité. Ainsi intellectualisée, elle pourra être braquée à nouveau sur les problèmes qui l’auront servie après s’être servis d’elle ; elle dissipera, encore mieux, l’obscurité qui les entourait, et elle en deviendra elle-même plus claire. Il faut donc distinguer entre les idées qui gardent pour elles leur lumière, la faisant d’ailleurs pénétrer tout de suite dans leurs moindres recoins, et celles dont le rayonnement est extérieur, illuminant toute une région de la pensée. Celles-ci peuvent commencer par être intérieurement obscures ; mais la lumière qu’elles projettent autour d’elles leur revient par réflexion, les pénètre de plus en plus profondément ; et elles ont alors le double pouvoir d’éclairer le reste et de s’éclairer elles-mêmes. » (« Introduction (deuxième partie) : De la position des problèmes » in La pensée et le mouvant)

Il en va, à notre humble avis, de la bonne marche du monde que les dirigeants de notre époque n’apportent pas des solutions aux problèmes que pose la mondialisation en cherchant des idées présentant, « simplement arrangées dans un nouvel ordre, des idées élémentaires que nous possédions déjà ». Il faut au contraire se mettre en quête (si tant est que l’on puisse se mettre en quête de telles idées), d’idées « radicalement neuve[s] et absolument simple[s], qui capte[nt] plus ou moins une intuition ».

Pierre Manent mettait en relief, dans son interview, la contradiction dans laquelle nous sommes pris en tenaille : la nécessité de « tendre vers une égalité éperdue et vers une inégalité illimitée ». Sans doute cette contradiction paralysante, et toutes les impasses dans lesquelles nous nous trouvons actuellement à l’heure de la mondialisation, ne pourront-elles être résolues qu’en cherchant une voie alternative à la résolution « intelligente » (au sens bergsonien) des défis politiques de notre temps, une voie qui s’engagerait dans la recherche et la mise en pratique d’idées « intuitives ».

L’engagement dans une telle voie ne peut être mené à bien que par des hommes politiques que l’on pourrait qualifier de « visionnaires » (comme le furent des hommes comme Napoléon, le Général de Gaulle, et bien d’autres hommes politiques « en avance sur leur temps »), c’est-à-dire par des hommes en contact avec la partie profonde de leur psyché, et capables de mettre en application les idées radicalement nouvelles qu’elle peut leur souffler (pourvu, bien entendu, que ces idées n’aillent pas à l’encontre des lois éthiques codifiées dans la « Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen », un « homme visionnaire » étant à ne pas confondre avec un « homme fou », comme il a malheureusement aussi pu y en avoir tout au long de l’histoire de l’humanité…).

En conclusion, de cette postface rappelons cette citation de l’un des plus grands scientifiques du XXème siècle, Albert Einstein, qui disait :

« L’esprit intuitif est un cadeau « sacré » et l’esprit logique un domestique fidèle. Nous avons créé une société qui honore le domestique et qui a oublié le cadeau ».

Sans doute les dirigeants du monde actuel auraient-ils tout à gagner s’ils œuvraient à bâtir une société où le « cadeau » redevenait honoré. Et peut-être est-ce parce que les hommes commencent à redécouvrir ce « cadeau », cet esprit intuitif qui sommeille en eux, que la question religieuse revient sur le devant de la scène, et que de grands penseurs contemporains comme Pierre Manent en viennent à affirmer, comme dans l’interview retranscrite ci-dessus, qu’« il n’est pas vrai que le religieux puisse devenir une simple question privée, anecdotique » et que, selon lui « la proposition chrétienne garde toute sa place dans la conversation contemporaine »…

Mais il est possible que cette assertion selon laquelle l’esprit intuitif fera sa percée sur la scène politique puisse être aujourd’hui perçue par certains, au mieux comme de l’utopisme ou de l’ « idéalisme », au pire comme de l’extravagance ou de la folie. Mais faudrait-il s’en étonner ?

Laissons encore une fois la parole à Henri Bergson. Il écrivait, pour reprendre le fil du texte précédemment cité, que les idées intuitives avaient « le double pouvoir d’éclairer le reste et de s’éclairer elles-mêmes ». Il poursuit :

« Encore faut-il leur en laisser le temps. Le philosophe n’a pas toujours cette patience. Combien n’est-il pas plus simple de s’en tenir aux notions emmagasinées dans le langage ! Ces idées ont été formées par l’intelligence au fur et à mesure de ses besoins. Elles correspondent à un découpage de la réalité selon les lignes qu’il faut suivre pour agir commodément sur elle. Le plus souvent, elles distribuent les objets et les faits d’après l’avantage que nous en pouvons tirer, jetant pêle-mêle dans le même compartiment intellectuel tout ce qui intéresse le même besoin. Quand nous réagissons identiquement à des perceptions différentes, nous disons que nous sommes devant des objets « du même genre ». Quand nous réagissons en deux sens contraires, nous répartissons les objets entre deux « genres opposés ». Sera clair alors, par définition, ce qui pourra se résoudre en généralités ainsi obtenues, obscur ce qui ne s’y ramènera pas. Par là s’explique l’infériorité frappante du point de vue intuitif dans la controverse philosophique. Écoutez discuter ensemble deux philosophes dont l’un tient pour le déterminisme et l’autre pour la liberté : c’est toujours le déterministe qui paraît avoir raison. Il peut être novice, et son adversaire expérimenté. Il peut plaider nonchalamment sa cause, tandis que l’autre sue sang et eau pour la sienne. On dira toujours de lui qu’il est simple, qu’il est clair, qu’il est vrai. Il l’est aisément et naturellement, n’ayant qu’à ramasser des pensées toutes prêtes et des phrases déjà faites : science, langage, sens commun, l’intelligence entière est à son service. La critique d’une philosophie intuitive est si facile, et elle est si sure d’être bien accueillie, qu’elle tentera toujours le débutant. Plus tard pourra venir le regret, – à moins pourtant qu’il n’y ait incompréhension native et, par dépit, ressentiment personnel à l’égard de tout ce qui n’est pas réductible à la lettre, de tout ce qui est proprement esprit. Cela arrive, car la philosophie, elle aussi, a ses scribes et ses pharisiens. » (« Introduction (deuxième partie) : De la position des problèmes » in La pensée et le mouvant)

En espérant que les dirigeants de demain ne seront pas du côté des scribes et des pharisiens…

Benoît Dos

Les commentaires de cet article sont fermés.