La vie de l'ESA

Comment sortir de la crise ?

Dans cet article, l’auteur, Jean-Marc Vittori, livre une analyse succincte, mais dense, des causes à l’origine de la crise qui accable nos économies, tout en esquissant des pistes qui, si les solutions dont elles sont porteuses étaient mises en application, permettraient de sortir de la spirale infernale par laquelle les Etats des pays industrialisés ont commencé à être aspirés depuis au moins deux décennies. La problématique à laquelle l’auteur tente de répondre ici est donc la suivante : comment sortir de la crise ?

Dans une première partie, Jean-Marc Vittori analyse les facteurs (tous rattachés à une seule cause, à savoir : l’endettement) qui ont plongé le monde, et plus particulièrement les Etats Occidentaux, dans la crise économique que nous traversons (crise qui s’est manifestée, puis installée à travers la survenance d’une série continue de catastrophes économiques, marquées par des événements majeurs rappelés au début de l’article – faillite de la banque anglaise Northern Rock, début de la crise grecque, faillite de New Century Financial, etc.).

Dans une seconde partie, l’auteur, dans une réflexion mêlant sciences économiques et rappels historiques, dévoile et présente les quatre principales pistes théoriques qui, si elles étaient empruntées, permettraient à nos économies de sortir de cette crise. Sur ces quatre pistes, trois sont, vus le contexte historique dans lequel nous nous trouvons, inapplicables : se trouve alors mise en valeur, par élimination, la dernière solution de sortie de crise que Jean-Marc Vittori nomme « la faillite » ou « pour faire moins peur » le « défaut de paiement ».

Les termes de « faillite » ou de « défaut de paiement » (termes que l’auteur emploie avec beaucoup de précaution, car, comme il le souligne lui-même, ce sont des termes qui « font peur »), étaient, il y a encore plusieurs mois, généralement tabous, dans les milieux aussi bien politique qu’économique. En effet, ces mots, fortement connotés négativement, étaient synonymes d’« échec » ou d’ « effondrement » (d’un système, d’une économie, d’un mode de gestion…). Autrement dit, prévoir une « faillite » ou un « défaut de paiement » (aussi bien de la part des entités privées que des Etats), c’était annoncer une « apocalypse » économique, la fin du monde, ou tout au moins du monde sur lequel sont bâties les sociétés des pays industrialisés.

Ce qui est frappant, dans cet article de Jean-Marc Vittori, c’est que ce dernier donne aux termes de « faillite » et de « défaut de paiement » une connotation positive, les présentant non plus comme des fatalités destructrices et ravageuses qu’il faut à tout prix éviter, mais, au contraire, comme des instruments qui, s’ils sont employés intelligemment et opportunément, pourraient se révéler être des moyens, certes inéluctables, mais efficaces, de sortir de la crise mondiale dont les rafales se sont mises à souffler violemment, depuis 2006, sur les économies du monde occidental. Nous tiendrions alors là la réponse à la question que nous évoquions en début d’introduction, à savoir : comment sortir de la crise ?

Sous la plume et l’analyse de Jean-Marc Vittori, de « cataclysmes » et de « catastrophes » qu’il faut éviter à tout prix, la « faillite » et le « défaut de paiement » deviennent donc des solutions permettant de sortir de la crise économique mondiale. Ce point de vue est d’autant plus intéressant et mérite d’autant plus qu’on y prête attention que la « faillite » et le « défaut de paiement » sont les scénarios vers lesquels aussi bien nos Etats que nos entités privées s’acheminent avec le plus de probabilité.

Dès lors, si « faillite » et « défaut de paiement » sont des vagues qui, selon toute vraisemblance (et malgré tous les efforts actuellement entrepris par les classes dirigeantes des pays concernés par la menace), vont bientôt s’abattre sur les économies du monde occidental, deux attitudes sont alors possibles : ou vivre ces situations comme des tsunamis qui risquent d’emporter tout (économies, institutions, populations…) sur leur passage, ou bien se préparer à leur arrivée et, le moment venu, tenter de s’harmoniser avec elles, en utilisant, un peu comme le font les « surfers », leurs énergies pour qu’elles propulsent nos sociétés hors de la crise et les aident à accéder à un nouveau stade de leur histoire et de leur évolution.

Bien évidemment (et l’auteur en est parfaitement conscient), surfer sur la vague de la « faillite » et du « défaut de paiement » n’est pas sans risques, économiques, certes, mais aussi politiques et sociaux : en effet, de même que les athlètes de très haut niveau eux-mêmes, pourtant entraînés à surfer des vagues gigantesques, peuvent parfois, victimes d’une chute, se faire littéralement engloutir par ces déferlantes colossales, de même, les meilleurs dirigeants ne sont jamais à l’abri d’être emportés (eux et les peuples dont ils ont la responsabilité) par les lames qu’ils se sont risqués, ou plutôt qu’ils ont été contraints, de « taquiner », surtout lorsqu’elles se brisent à proximité du rivage…

Attention donc au leurre qui consiste à croire que c’est parce que la grève (et donc la « terre ferme »), se profilant à l’horizon, semble toute proche, que nous sommes à l’abri des dangers de l’océan : c’est souvent lorsqu’elles se brisent à proximité du rivage que les lames font le plus de dégâts… Attendons donc d’être sortis de l’eau pour nous proclamer sauvés !

La crise sans fin

La vis sans fin est une sacrée mécanique. Elle remonte inlassablement l’eau dans les champs et les grains dans les silos. La crise dans laquelle nous vivons depuis quatre ans lui ressemble. Elle remonte des catastrophes au moment où l’on espère en sortir. Au printemps 2008, après la panique monétaire de l’été 2007 et la faillite de la banque anglaise Northern Rock, tout allait bien. Et puis il y eut, le 15 septembre, la chute de la banque d’affaires new-yorkaise Lehman Brothers. Au printemps 2009, après la glaciation qui s’en était suivie, les affaires semblaient repartir. Commença alors en fin d’année la crise grecque, apparemment résolue en mai 2010. A nouveau, les ennuis paraissaient s’éloigner début 2011. Mais les vents ont recommencé à souffler avec violence sur la Grèce puis les banques… Nous sommes apparemment dans une crise sans fin. Mais il y a là abus de langage. La vis sans fin est en fait une vis d’Archimède. Et la crise sans fin disparaîtra quand sa cause aura été traitée.

Quel est le fil rouge qui relie tous les épisodes qui s’accumulent depuis 2007 dans les pays occidentaux ? Inutile de chercher bien loin : c’est une crise de l’endettement. Même le Premier ministre François Fillon a fini par le dire fin août. Cette dette s’est accumulée à partir des années 1990, avec la disparition de l’inflation et la déréglementation de la finance. Elle a bondi dans les années 2000, avec une vague d’innovations financières. Depuis la faillite du numéro deux américain du « subprime », le bien nommé New Century Financial, le 2 avril 2007, tous les épisodes aigus de la crise viennent d’une manière ou d’une autre d’un excès de dette, des problèmes des fonds Bear Stearns en juin 2007 jusqu’aux troubles sur les banques françaises aujourd’hui en passant par l’implosion de l’Islande, la recomposition des caisses d’épargne espagnoles et le sauvetage de l’assureur américain AIG.

Pour éviter la répétition de l’engrenage infernal des années 1930, les Etats sont intervenus massivement pour sauver les banques et relancer l’économie. Et ils n’ont pas tenté de rééquilibrer tout de suite leurs budgets creusés par la chute des rentrées fiscales. Ce faisant, ils ont remédié à un excès de dette par un excès de dette encore plus grand. Dans la zone euro, l’endettement cumulé des ménages et des entreprises était début 2011 de 124 % du PIB, le niveau de l’automne 2008, après avoir culminé à 128 % début 2009. Mais, pendant ces trois ans, l’endettement des Etats a bondi de… 18 points de PIB, passant de 70 % à 88 % !

Le remplacement d’une dette privée trop forte par une dette publique encore plus forte n’est à l’évidence pas la solution, même si beaucoup d’économistes habitués depuis des décennies à réfléchir en flux (croissance, déficit) et non en stocks (dette, patrimoine) ont apparemment du mal à saisir le problème. Et l’impression de billets par les banques centrales ne pourra durer qu’un temps ; sa poursuite entraînerait une défiance catastrophique à l’égard de la monnaie.

Pour trouver la sortie de crise, il faudra donc trouver le moyen de réduire la dette. Là encore, ce n’est pas sorcier, au moins sur le papier. Il y a quatre pistes, et seulement quatre. La première solution consiste à se serrer la ceinture -à mort, vu l’ampleur des dettes. Cet outil risque de déclencher une spirale dépressive, dont la Grèce donne hélas un magnifique exemple, risque d’autant plus grand si tous les pays serrent en même temps. Le deuxième outil est l’inflation, qui érode la valeur de la dette. Il a été très employé après la Seconde Guerre mondiale, et la France en a une solide expérience. Mais ses deux grands leviers, les salaires et la monnaie, sont bloqués. Comme nous sommes loin du plein-emploi, les salariés sont mal placés pour obtenir de fortes augmentations qui signent les vagues modernes d’inflation. Et les énormes masses d’argent créées par les banques centrales depuis trois ans sont accaparées par les banques qui en ont besoin pour se refaire une santé. Coincé, cet argent ne peut pas nourrir une flambée des prix.

Le troisième outil est la croissance. Elle engendre des richesses supplémentaires qui permettent de rembourser la dette. L’outil a aussi été très employé après-guerre. Mais on a perdu son mode d’emploi. Et la croissance va être bridée par deux basculements majeurs. D’abord le vieillissement de la population, qui va plomber les dépenses sociales (santé, retraite) tout en retirant des millions de salariés expérimentés du marché du travail. Ensuite la contrainte énergétique, notamment sur le pétrole dont la production plafonne depuis déjà six ans.

Reste alors le quatrième outil, le seul disponible : la faillite. Ou le défaut pour faire moins peur. Ceux qui ont trop emprunté ne pourront pas tout rembourser. Ceux qui ont trop prêté vont perdre une partie de leur argent. C’est «  l’euthanasie des rentiers » évoquée par Keynes. Les actionnaires ont déjà beaucoup perdu. Mais les détenteurs d’obligations, eux, ont jusqu’à présent réussi à préserver l’essentiel de leur patrimoine. Une performance dans une crise de la dette !

Ce dépouillement nécessaire des épargnants pose toutefois deux problèmes majeurs. D’abord un problème technique. La quasi-totalité des obligations passe par une immense machine : le système bancaire, qui en conserve une partie dans ses coffres-forts. Ce système risque d’être dévasté par la vague de défauts à venir. Il faudra le sauver, car il est nécessaire à l’économie. Ensuite un problème politique. Du temps de Keynes, il y avait tout au plus quelques millions de rentiers dans le monde industrialisé. Aujourd’hui, avec la formidable démocratisation de l’épargne, notamment pour la retraite, il y en a des dizaines de millions. Dans les pays anglo-saxons, les fonds de pension sont bourrés d’obligations. En France, l’assurance-vie aussi. Les citoyens les plus concernés sont souvent âgés (retraités et bientôt retraités), ils votent donc beaucoup et défendront chèrement leur capital. Une fois ces deux problèmes levés, la crise ne sera plus sans fin.

Jean-Marc Vittori
Article publié dans Les Echos du 16 septembre 2011

Jean-Marc Vittori est éditorialiste aux Echos

Ce qui est frappant, dans cet article de Jean-Marc Vittori, c’est que ce dernier donne aux termes de « faillite » et de « défaut de paiement » une connotation positive, les présentant non plus comme des fatalités destructrices et ravageuses qu’il faut à tout prix éviter, mais, au contraire, comme des instruments qui, s’ils sont employés intelligemment et opportunément, pourraient se révéler être des moyens, certes inéluctables, mais efficaces, de sortir de la crise mondiale dont les rafales se sont mises à souffler violemment, depuis 2006, sur les économies du monde occidental. Nous tiendrions alors là la réponse à la question que nous évoquions en début d’introduction, à savoir : comment sortir de la crise ?

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