La vie de l'ESA

Division économique de la zone euro

Dans les années 1950, l’un des principaux objectifs des pères fondateurs de l’Europe, parmi lesquels l’on cite très souvent, en premier lieu, Jean Monnet et Robert Schuman, était de créer une Europe économiquement unie, afin de mettre ensuite en place un système politique qui visait à la constitution de ce que l’on a longtemps appelé « les Etats-Unis d’Europe ».

Derrière l’expression « Etats-Unis d’Europe », se cachait tout un programme.

Un programme économique d’abord, qui visait la création d’un marché commun, avec la libre circulation des biens et des personnes, et la création d’une monnaie unique, afin de faciliter les échanges entre pays membres.

Un programme politique, ensuite, dont le but était de mettre en place, au niveau européen, des structures supranationales (c’est-à-dire des institutions européennes), retirant partiellement aux états nationaux une partie de leurs pouvoirs décisionnaires, afin d’établir une harmonie et une cohésion dans la politique des différents pays de l’Union Européenne. Ce programme s’est sans doute inspiré des mots de Jean Monnet qui déclarait : « Rien n’est possible sans les hommes mais rien n’est durable sans les institutions. ».

Avec la signature du traité de Maastricht en 1992 (traité constitutif de l’Union Européenne), puis la mise en circulation, à partir de 1999, de l’euro (devenu, depuis 2002, la monnaie unique pour tous les états membres de la Communauté Européenne), tout pouvait laisser croire que le programme des pères fondateurs de l’Europe était achevé et qu’allaient se mettre aisément et irréversiblement en place ces « Etats-Unis d’Europe » dont tous les europhiles rêvaient !

Cette espérance aurait pu s’avérer exacte et corroborée par les faits, si n’avaient persisté ce que l’on pourrait appeler « l’orgueil national » et surtout « l’égoïsme national ». En effet, les Etats-Unis d’Europe auraient pu naître et se développer relativement aisément, si les pays membres n’avaient pas été si fortement attachés à leur identité nationale.

La crise que connaît aujourd’hui la zone euro (crise qui entraîne la division économique de la zone euro) est, au fond, le résultat d’un paradoxe, d’une tension dans laquelle s’enlise actuellement chaque pays de l’Union Européenne : tous les Etats se sont engagés, avec plus ou moins d’hésitation, mais dorénavant de façon irréversible, dans la construction d’une Europe que les dirigeants cherchent à rendre économiquement et politiquement unifiée (et, donc, UNE), mais chacun de ces mêmes Etats européens continue de penser, économiquement et politiquement, de façon « égoïstement nationaliste » et/ou « nationalement égoïste ».

Autrement dit, cela signifie que chaque pays de l’UE cherche à s’affirmer aux dépens de ses « Etats frères » : chaque Etat européen veut imposer sa suprématie aux autres, prouvant par cette attitude qu’il place la poursuite de ses intérêts nationaux avant la recherche de l’intérêt commun européen. C’est dans cette tension entre tentative de construction d’un « Super-Etat européen » et rémanence d’un mode de raisonnement égoïste d’un point de vue national (ou « nationaliste »), que réside la cause profonde de la division économique de la zone euro, division que l’on a pu allègrement constater lors des diverses crises qui ont affecté, ces deux dernières années, différents pays appartenant à l’Union Européenne.

Dans cet article paru dans les Echos le 24 novembre 2010, intitulé « L’euro de la discorde », Laurent Faibis décrit les conséquences économiques qu’a la persistance de ce mode de pensée « nationaliste » et (ce qui revient au même !) « égoïste », au sein d’Etats qui prétendent faire partie, sinon d’une « Europe unifiée », du moins de l’« Union Européenne ». L’auteur dresse donc un état des lieux approfondi de la situation qui a donné lieu à la division économique de la zone euro.

L’euro de la discorde

Alors que la monnaie unique laissait espérer une convergence des économies, la divergence s’est imposée. Chaque pays s’est spécialisé.

Les déséquilibres commerciaux et monétaires mondiaux exacerbent les tensions entre les grandes zones économiques, et entre les pays d’une même région. Le dernier G20 n’a fait que souligner les obstacles à une solution coopérative. Certes, il est probable que le bras de fer américano-chinois se terminera par un armistice. Car Wal-Mart a besoin des usines de Shanghai comme Pékin a besoin de Wall Street.

Face à ce grand marchandage, l’Europe se montre impuissante, passive, marginalisée, divisée. Dans la grande bagarre monétaire internationale, l’euro sert de variable d’ajustement. Après la crise grecque au Sud, la zone est de nouveau mise sous tension, cette fois au Nord, avec l’Irlande. Le risque d’une attaque possible des marchés financiers contre l’une des grandes économies de l’Europe du Sud, voire de la France, se précise. D’autant que l’Union européenne se révèle incapable de mettre en place une véritable politique coopérative. A l’espoir d’une Europe unie a succédé une Europe multipolaire.

Resté en dehors de l’euro, le pôle britannique conserve sa liberté de manœuvre. Le Royaume-Uni s’éloigne toujours plus du continent. La baisse de la livre et les liens avec le Commonwealth, avec l’Extrême-Orient, vont lui permettre de stimuler son industrie, voire de jouer le rôle de porte-avions des émergents en Europe.

Au sein de la zone euro, le pôle germanique occupe désormais une place centrale, le regard rivé à l’Est. Notre voisin retrouve ainsi sa zone d’influence historique. La menace soviétique et le mur de Berlin l’avaient fait basculer vers l’Ouest. L’Allemagne se tourne désormais vers l’Est et l’Orient. Une Allemagne industrielle qui ne cesse de ravir des parts de marché aux autres pays européens. Une Allemagne dont les excédents ne sont que l’envers des déficits de ses voisins. Les pays de l’Est sont ses ateliers industriels, la Russie, son gisement de matières premières et d’énergie, la Chine et l’Extrême-Orient, les clients de ses biens d’équipement.

De son côté, l’Europe du Sud part à la dérive. L’Espagne descend aux enfers après l’éclatement de la bulle immobilière, tandis que l’industrie italienne est prise en tenaille entre les coups de boutoir de l’industrie allemande et la concurrence des pays émergents. Reste l’économie souterraine…

Quant à la France, elle manque d’une stratégie cohérente. La politique d’austérité met à mal son modèle économique basé sur la consommation. Au plan industriel, l’Hexagone a perdu, face aux émergents, les produits de consommation. Dans les biens intermédiaires, notre pays a laissé partir des centres de décision essentiels, avec Pechiney et Arcelor, entraînant de facto le déclin de filières entières. Les biens d’équipement subissent maintenant les assauts répétés de l’industrie allemande. A ce titre, la perte par Alstom d’un marché d’Eurostar face à Siemens est bien plus qu’un symbole. En réalité, le problème de la France est davantage l’Allemagne que la Chine.

L’Europe est donc plus désunie que jamais. Alors que la monnaie unique laissait espérer une convergence des économies, la divergence s’est imposée. Chaque pays s’est spécialisé. Cette évolution était prédictible. Il suffisait pour cela de se référer à la théorie des avantages comparatifs.

La spécialisation des pays paraît normale dans une union monétaire. Mais les promoteurs de la monnaie unique n’avaient pas prévu le défaut de coopérations, l’opportunisme des stratégies, la fragilité des solidarités. Finalement, depuis le lancement de l’euro, les intérêts nationaux prédominent.

Et il est trop tard pour faire machine arrière. Une décennie de divergences fiscales, budgétaires, sociales, salariales, industrielles, dans l’innovation, ont laissé des traces indélébiles dans les modèles économiques de chacun.

Le refus du fédéralisme fragilise de plus en plus l’union monétaire. Les pays d’Europe du Sud – et la France – sont confrontés au problème dramatique d’une surévaluation de la devise européenne. Pas seulement face aux pays émergents ! Plusieurs pays ont un grave problème de compétitivité face à l’Allemagne.

A y regarder de plus près, bon nombre des mécanismes qui avaient provoqué l’éclatement du système monétaire européen (SME) en 1992-1993 se mettent en place. Sous le coup des attaques des marchés, l’Italie et l’Espagne avaient dévalué, la livre avait été éjectée du SME. En quelques mois, l’ensemble des parités avait été réaménagé. Le Mark en était de fait réévalué.

Bien sûr, le contexte est différent. La livre a conservé sa liberté. Avec l’euro, la capacité de résistance est plus forte. Mais aucune dévaluation, ni aucun autre mécanisme, ne permet aux pays fragilisés de retrouver rapidement leur équilibre et leur compétitivité. De la même façon, rien ne contraint l’Allemagne à réévaluer.
Ce qui constitue pour elle… une fantastique opportunité.

Laurent Faibis est président de l’Institut d’études économiques Xerfi

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