La vie de l'ESA

Entrée dans la nouvelle ère de la mondialisation

La mondialisation désigne « l’expansion et l’harmonisation des liens d’interdépendance entre les nations, les activités humaines et les systèmes politiques à l’échelle du monde » (Source : Wikipedia). Sur un plan économique, la mondialisation fait référence à « l’accélération, à l’échelle mondiale, des échanges de biens et de services, rendus possibles grâce à la levée progressive des entraves au commerce et par le développement des moyens de transport et de communication » (Source : ibidem).

Partant de ces deux définitions, la mondialisation traduit un phénomène que l’on peut certes faire remonter à l’Antiquité (avec la présence de réseaux commerciaux, principalement implantés au sein du Bassin Méditerranéen), mais qui s’est considérablement accéléré et renforcé dans la deuxième moitié du XXème siècle, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, au lendemain de cette guerre, les pays du monde entier se sont retrouvés, explicitement ou implicitement, rattachés à la zone d’influence appartenant à l’un des deux grands « blocs », le « bloc soviétique », d’une part (sous l’égide de l’URSS) et le « bloc occidental », d’autre part (sous l’égide des Etats-Unis).

Tant qu’a perduré cette répartition bipolaire du monde, les échanges entre les pays appartenant à ces deux blocs distincts étaient quasi-inexistants ; en revanche, les échanges entre les pays appartenant à un même bloc se sont considérablement développés à cette époque (même s’ils étaient bien plus favorisés au sein du bloc occidental qu’au sein du bloc soviétique, ce dernier ayant toujours cherché à contrôler, pour des raisons politiques, les déplacements des ressortissants de sa zone d’influence), notamment du fait du développement des moyens de communication et de transport. Les échanges entre les pays « d’un même bloc » étaient encouragés pour des raisons politiques, idéologiques et économiques : en effet, une situation de « Guerre Froide » s’étant instaurée, la coopération entre les pays rattachés à la même zone d’influence, était une condition sine qua non pour espérer sortir vainqueur de la bataille véhémente que se livraient les « pays du bloc de l’Ouest » et les « pays du bloc de l’Est », et derrière eux, les Etats-Unis et l’URSS.

Ces encouragements, au niveau politique, des échanges entre pays d’un même bloc, ont été dispensés dans un contexte où tout (ou presque) était à reconstruire, en réparation des dommages causés par les conflits de la Seconde Guerre Mondiale. C’est pourquoi ces échanges « semi-internationaux » (et non « internationaux », car un « Rideau de Fer » avait été dressé et ne laissait filtrer presqu’aucune communication entre pays du « bloc occidental » et pays du « bloc communiste ») ont été, dans cette phase d’immédiat Après Guerre, économiquement très fructueux : visant à pourvoir aux immenses besoins matériels de la majeure partie des pays impliqués dans le conflit, ils ont largement contribué à favoriser la période de croissance que l’Occident à baptisé du nom de « Trente Glorieuses », mais qui a également eu lieu, même si de manière très atténuée, au sein des pays du « bloc de l’Est ».

Avec l’affaiblissement (à partir de l’éviction de Kroutchev du pouvoir, en 1964), puis la chute de l’Empire Soviétique (en 1989, avec la Chute du Mur de Berlin, puis en 1991, avec le démantèlement de l’URSS), la mondialisation a alors entamé un second chapitre de son histoire. Avec la chute du « Rideau de Fer », c’est un immense espace, politique mais aussi et surtout économique, qui s’est ouvert au « bloc occidental », véritable vainqueur de la Guerre Froide. C’est véritablement à partir de cette époque que les échanges sont devenus « mondiaux », la libéralisation de la circulation des personnes, ainsi que des échanges de biens et de services, étant alors devenue « globale » puisqu’étendue à la quasi-totalité des pays du monde (mises à part quelques enclaves qui ont fait le choix politique de rester fermé au reste du Monde, comme la Corée du Nord, par exemple).

Cette extension de la mondialisation à l’ensemble du monde a tout d’abord été stimulante économiquement, et porteuse de croissance (notamment pour les pays occidentaux), et ce, principalement pour deux raisons.

Tout d’abord, l’ouverture politique des pays appartenant anciennement au « bloc de l’Est » (comme la Chine ou la Russie, par exemple) au reste du monde, a permis aux entreprises des pays occidentaux d’accéder à ces nouveaux marchés : démographiquement grands, voire immenses, mais économiquement faibles, ces nouveaux marchés ont, dans un premier temps, plutôt encouragé les entreprises occidentales à « délocaliser » (pour bénéficier de la main-d’œuvre bon marché de ces pays, tout en continuant d’écouler leur production sur les marchés occidentaux), qu’à exporter vers ces pays-là. Mais ce phénomène de délocalisation a permis de baisser les coûts de production, ce qui a eu à la fois pour effet de faire baisser le coût de bien des produits de grande consommation, mais aussi et surtout de permettre aux entreprises d’augmenter leurs marges, de manière parfois considérable.

Le deuxième effet relativement stimulant pour l’économie mondiale de cette deuxième phase de la mondialisation est venu du fait que les pays de l’ex « bloc de l’Est » se sont eux aussi introduits sur les marchés occidentaux. Comme ces pays avaient en général des coûts de production moins élevés que les pays occidentaux, ils ont commencé à proposer aux consommateurs des pays de l’Ouest, des produits (et plus rarement des services) commercialisés à des prix très compétitifs. Cette compétitivité des « anciens pays communistes » ou des « pays émergents », a contraint les entreprises occidentales à surveiller attentivement les prix des produits qu’elles commercialisaient sur les marchés occidentaux.

L’introduction des entreprises non occidentales sur les marchés occidentaux a été un phénomène longtemps porteur, comme le rappelle Nicolas Baverez dans cet article paru dans le Monde le 21 décembre 2010, sinon de déflation, du moins de désinflation. Or, cette tendance générale concernant l’évolution de l’indice des prix a été longtemps un encouragement à la consommation des ménages, facteur essentiel par lequel la croissance s’est longtemps « auto-alimentée ».

Mais dans la deuxième moitié des années 2000, avec l’éclatement des premières bulles spéculatives, et en 2008, avec l’éclatement de la crise à l’échelle mondiale, la mondialisation moderne a entamé un troisième chapitre de son histoire.

En  2010, alors que les pays occidentaux ont véritablement commencé à ressentir les conséquences, sur le court et le long terme, de cette crise mondiale, à la fois sur leur économie et sur leur population, une nouvelle ère a commencé, ère faisant apparaître le « revers de la médaille », le « côté obscur » de ce phénomène de mondialisation, qui a longtemps été porteur de beaucoup d’espoirs.

C’est cette nouvelle ère de la mondialisation que Nicolas Baverez tente de définir dans cet article : cette nouvelle ère de la mondialisation se caractérise par l’entrée des pays occidentaux dans ce que l’auteur appelle la « stagflation ».

Mais qu’est-ce que la « stagflation » ? C’est ce que l’auteur nous explique ici.

En route vers la stagflation

Le terme de stagflation désigne le cumul d’une croissance faible, d’un chômage structurel et d’une accélération de l’inflation. Elle a caractérisé la crise des années 1970, née de la politique monétaire expansionniste des Etats-Unis à la fin des années 1960, de l’épuisement de la régulation keynésienne et des chocs pétroliers. La Réserve fédérale américaine (FED) y a mis un terme en 1979 au prix d’une forte hausse des taux et de la récession. Se sont alors ouvertes trois décennies de désinflation, placées sous le signe d’une mondialisation, facteur de baisse des prix industriels.

Ce cycle s’est achevé en 2010. Confrontée à la gigantesque déflation par la dette provoquée par l’éclatement de bulles spéculatives en cascade et à la menace d’un chômage persistant, la FED de Ben Bernanke a choisi de baisser les taux longs et de financer l’extension des baisses d’impôts de l’ère Bush par une émission illimitée de monnaie, tout en s’engageant dans une dévaluation compétitive du dollar. Comme à la fin des années 1960 face aux déficits engendrés par la guerre du Vietnam et la hausse des coûts sociaux, les Etats-Unis ont fait le choix de l’inflation pour solder les comptes des guerres d’Irak et d’Afghanistan (plus de 1 000 milliards de dollars), relancer la croissance et l’emploi, et payer les réformes de Barack Obama.

L’inflation opère donc son grand retour. Aux Etats-Unis, l’apparente stabilité des prix masque un net redressement des salaires. Dans les pays émergents, la hausse des prix atteint 4,8 % en Chine, 10 % en Inde, 5 % au Brésil, 9 % en Turquie. Dans le monde, le coût des matières premières, de l’énergie et des produits alimentaires s’envole – le baril de pétrole se rapproche des100 dollars – tandis que les bulles spéculatives se reconstituent, surtout dans l’immobilier.

La mondialisation, qui a longtemps encouragé la désinflation, joue désormais en faveur de l’inflation via trois canaux. Les liquidités émises par la FED alimentent les bulles dans les pays émergents, notamment sur leur dette; la baisse du dollar pousse les producteurs de matières premières à augmenter leurs prix ; le développement des pays émergents conforte la hausse des matières premières et de l’énergie. La réorientation de leur croissance vers la consommation intérieure – en raison du surendettement des ménages du monde développé – se traduit par une accélération de la hausse des salaires (18 % en Chine en 2010) et des prix, qui gagne l’alimentation, les biens et les services.

Les pays développés vont donc débuter les années 2010 avec une croissance faible et un chômage de masse, liés au désendettement et à la rigueur budgétaire, ainsi qu’une inflation importée par la hausse des matières premières et des actifs support de la spéculation. Soit…la stagflation.

En l’absence d’indexation, cette inflation ne débouchera pas tout de suite sur la hausse des salaires.

En revanche, elle générera une forte augmentation des taux d’intérêt qui pénalisera l’activité et l’emploi dans les pays surendettés. Déjà les taux longs américains se tendent, tandis que 1′Allemagne, meilleure signature d’Europe, voit la rémunération du Bund (bons du Trésor) décoller pour dépasser 3 %.

Les pays émergents verront leur croissance amputée par l’inflation mais bénéficieront d’un important transfert de richesses. Contrairement aux années 1970, ils ne le dilapideront pas dans des actifs de prestige, mais investiront dans leur développement ainsi que dans des entreprises et des technologies stratégiques. Les Etats-Unis, au prix de l’inflation exportée par le dollar, soutiendront une croissance molle. A l’inverse, l’Europe et le Japon sont menacés de stagnation en raison de leur vieillissement, du surendettement, de la sous-compétitivité et de la surévaluation de leurs monnaies.

Le pari d’une inflation masquée qui atténuerait les dettes sans déclencher une hausse générale des prix est perdu d’avance. La politique monétaire américaine l’a déjà inoculée au monde via les matières premières et les bulles financières et immobilières, même si elle reste peu visible dans les prix à la consommation. Les mesures de correction nationales, à l’image du contrôle des prix et du relèvement des réserves obligatoires et des taux décidés par la Chine ou du prévisible et calamiteux durcissement monétaire de la BCE, resteront d’une efficacité limitée face à une inflation pour l’essentiel importée.

L’inflation de demain, comme la déflation de 2008, est mondiale. Elle ne peut être enrayée que par une action coordonnée des banques centrales des grands pôles de la mondialisation, à l’opposé des stratégies non coopératives qui ont triomphé en 2010 et qui aggravent les déséquilibres du capitalisme mondial.

Nicolas Baverez

Economiste et historien

Les commentaires de cet article sont fermés.