La vie de l'ESA

Evolution économique de la Chine

Comment la Chine va-t-elle évoluer économiquement ces prochaines années, et quelle sera sa place dans le concert des nations à l’issue de la « redistribution des cartes » qu’est actuellement en train d’opérer la crise économique mondiale que nous traversons ? C’est à cette question que tente de répondre cet article de Charles-Edouard Bouée (Membre du Comité Exécutif Groupe et Directeur Asie des Services Financiers au sein du cabinet de conseil Roland Berger Strategy Consultants), article paru dans le numéro daté du 8 décembre 2011 dans la revue Challenge et tentant d’anticiper l’évolution économique de la Chine.

La Chine est un pays à la fois extrêmement puissant (notamment de par sa population, qui a été estimée à environ un milliard quatre cent millions d’habitants en 2011), en même temps qu’un pays doté d’une histoire et d’une culture plurimillénaires vraiment propres, histoire et culture que l’on ne peut ignorer si l’on souhaite tenter de comprendre en profondeur cette civilisation si hermétique aux mentalités occidentales. En prétendant rompre avec sa tradition et en entrant dans l’ère du communisme (à partir de 1949, avec la proclamation de la République Populaire de Chine), la Chine ne s’est occidentalisée et ne s’est coupée de ses racines qu’en apparence : l’Histoire a en effet prouvé par la suite que le peuple chinois, à chaque fois qu’il a adopté des modèles politiques, économiques et culturels « occidentaux », a en réalité créé et suivi sa propre voie, en réassimilant ces modèles à travers le prisme de sa psyché profonde, modelée et influencée par les nombreux courants de pensée qui se sont développés en Chine (les trois principaux étant le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme). C’est ainsi que les historiens spécialistes de la Chine ont parlé de « voie chinoise » pour décrire la manière dont les principes du communisme, puis du capitalisme ont été mis en application dans ce pays.

Dans sa tentative d’anticiper l’évolution économique de la Chine ces prochaines années, Charles-Edouard Bouée met ici en évidence le fait que ce pays se trouve actuellement à un tournant de son histoire, qui pourrait la conduire à se retrouver dans la situation qui était la sienne avant 1820 (date que l’on considère habituellement comme celle de son déclin), à savoir celle d’une grande puissance repliée sur soi et fermée à l’influence des étrangers. Ce repli sur soi pourrait être économiquement envisageable du fait que la Chine, après avoir, pendant trois décennies (« unité de temps sur laquelle raisonnent ses dirigeants », comme l’écrit Charles-Edouard Bouée), misé sur la production destinée à l’exportation pour assurer son développement économique, en même temps que pour accroître son importance dans les échanges économiques internationaux, semblerait décidée à donner la priorité au développement de son marché intérieur ; c’est en tout cas, comme le rappelle ici Charles-Edouard Bouée, l’un des objectifs du XIIème plan quinquennal.

L’une des causes du déclin de la Chine au niveau international a été, au XIXème siècle, d’avoir perdu les guerres de l’opium, guerres auxquelles fait ici référence l’auteur dans son article. Rappelons brièvement ce qu’ont été les guerres de l’opium, pour que le lecteur puisse retirer la « substantifique moelle » de cette analyse de Charles-Edouard Bouée.

Les guerres de l’opium sont deux conflits qui ont opposé la Chine avec les puissances occidentales, et qui se sont déroulés au milieu du XIXème siècle. La première guerre de l’opium a eu lieu de 1839 à 1842, la seconde, de 1856 à 1860. Tandis que la première opposa la Chine avec le Royaume-Uni, la seconde guerre de l’opium opposa la Chine, non seulement au Royaume-Uni, mais aussi à la France, aux États-Unis et à la Russie, qui intervinrent aux côtés de leur allié occidental.

La première guerre de l’opium fut engagée par le Royaume-Uni contre la Chine, qui avait promulgué l’interdiction du commerce et de la vente de l’opium sur son territoire, venant par là directement contrecarrer les intérêts de la Grande-Bretagne, qui avait développé et intensifié la culture de l’opium dans sa colonie des Indes, et qui cherchait à écouler sa production au sein du vaste marché chinois. A cette époque, les Britanniques s’étaient en effet aperçu que le commerce de l’opium se serait avéré très lucratif, comme l’attestait l’étude des statistiques de l’époque : en 1729 entraient environ 200 caisses d’opium par an en Chine, à la fin du XVIIIe siècle, plus de 4 000, et en 1838 plus de 40 000 (vendues par les Américains et les Britanniques). La première guerre de l’opium se solda par une défaite de la Chine, qui se vit contrainte d’autoriser le commerce de l’opium sur son territoire par les Britanniques, mais qui dut également signer trois traités (les deux principaux étant le Traité de Nankin et le Traité de Humen) qui concédaient des droits importants aux Britanniques.

Les principales clauses de ces traités sont les suivantes :

« – 1ère clause : la cession de Hong Kong qui deviendra une place militaire et économique,

- 2ème clause : 5 ports sont ouverts : Xiamen, Canton, Fuzhou, Ningbo et Shanghai. Les Britanniques obtiennent le droit de s’installer dans ces ports et d’y vivre avec leur famille (pour les marchands). Le traité de Humen autorise la construction d’édifices dans ces ports.

- 3ème clause : indemnités de guerre (frais + opium) : 21 millions de yuans, soit 1/3 des recettes du gouvernement impérial. Échéancier de 4 ans.

- 4ème clause : douanes : les commerçants britanniques sont assujettis au paiement de droit sur les importations et exportations ; le montant est désormais fixé par les Chinois et les Britanniques.

- 5ème clause : droit de la juridiction consulaire : en cas de litige entre un Chinois et un Britannique, une juridiction britannique tranchera sur base des lois britanniques.

- 6ème clause : la nation la plus favorisée : si la Chine signe un traité avec une autre puissance, le privilège accordé à la nation en question sera de fait accordé au Royaume-Uni.

D’autres nations (États-Unis d’Amérique, France) demandent les mêmes privilèges que ceux accordés au Royaume-Uni. [Ces privilèges demandés par les autres nations seront par la suite accordés] » (Citation extraite de l’article consacrée à la présentation de la « Première guerre de l’opium » – Wikipédia).

La deuxième guerre de l’opium, beaucoup plus complexe dans son déroulement que la première, naquit suite au refus de renégocier les traités (notamment le Traité de Nankin), que le gouvernement chinois opposa aux puissances occidentales qui désiraient étendre leur commerce vers le Nord et vers l’intérieur de la Chine, en même temps qu’obtenir la légalisation du commerce de l’opium. Ce fut le fort déficit de la balance commerciale des puissances occidentales qui les incitèrent à entreprendre cette guerre.

La seconde guerre de l’opium se déroula en deux phases, de 1856 à 1858, puis de 1859 à 1860. Ce furent la Grande-Bretagne et la France qui supportèrent principalement cette guerre, ne recevant pas d’aide militaire de la part de leurs alliés, les Etats-Unis et la Russie. Cette guerre se solda, encore une fois, en faveur des puissances occidentales, et donna lieu à la signature du Traité de Tianjin (26 juin 1858), du traité d’Aigun (28 mai 1858) et de la Convention de Pékin (18 octobre, 1860).

Le Traité de Tianjin, concernant la France, le Royaume-Uni, la Russie et les États-Unis, autorisa l’ouverture aux étrangers de onze nouveaux ports chinois (s’ajoutant à ceux cités dans le Traité de Nankin) – permettant ainsi des délégations étrangères à Pékin, permit l’épanouissement de l’activité des missionnaires chrétiens et la légalisation de l’importation de l’opium.

Le traité d’Aigun fut un traité signé avec la Russie et fixa les frontières contemporaines de l’Extrême-Orient russe.

La Convention de Pékin, signée entre la Chine, d’une part, et le Royaume-Uni, la France, et la Russie, d’autre part, légalisa le commerce de l’opium et reconnut les droits civils des chrétiens (dont le droit de propriété privée et celui d’évangéliser). La convention de Pékin inclut :

- La reconnaissance par la Chine de la validité du traité de Tianjin,

- L’ouverture de Tianjin en tant que port commercial,

- La cession du district de Kowloon au Royaume-Uni,

- La liberté de culte en Chine,

- L’autorisation pour les navires britanniques d’amener de la main-d’œuvre chinoise aux Amériques pour remplacer les esclaves récemment affranchis,

- Le paiement aux Britanniques et aux Français d’une indemnité se montant à huit millions de taels d’argent (environ 320 tonnes) pour chaque pays.

L’ensemble des traités signés au terme des guerres de l’opium reçurent, de la part des chinois, la dénomination de « traités inégaux », dans la mesure où beaucoup de leurs clauses étaient unilatérales, et visaient à imposer à la Chine une « ouverture » qu’elle refusait.

Les guerres de l’opium marquèrent donc une période où la Chine entra sous la domination des puissances occidentales et fut contrainte de s’ouvrir sur un plan international.

Quelle va être l’évolution économique de la Chine au cours de ces prochaines décennies ? Va-t-on, dans les années qui viennent, assister à un retour de la Chine à l’attitude qui était la sienne avant les guerres de l’opium ? Ecoutons la réponse à ces questions que nous livre ici Charles-Edouard Bouée, fin connaisseur, en tant que Directeur Asie des Services Financiers au sein du cabinet de conseil Roland Berger Strategy Consultants, de la Chine et du marché chinois…

Retour à l’an 1820

Quels choix fera la Chine face aux difficultés que traversent nos économies mondialisées? Depuis 2008, Pékin est entré dans une nouvelle période de trente ans, l’unité de temps sur laquelle raisonnent ses dirigeants, les seuls à avoir les moyens de réfléchir à long terme dans le monde d’aujourd’hui. Pour eux, cette année-là n’a pas été seulement celle de la crise financière et de la chute de Lehman Brothers, mais aussi celle des jeux Olympiques réussis, du tremblement de terre du Sichuan et de la révision de leur modèle économique. Depuis 1978, le pays avait arrimé sa croissance aux Etats-Unis, en suivant le fameux slogan de Deng Xiaoping « Enrichissez-vous! » qui prenait pour référence la réussite à l’américaine. Un nouveau chemin s’est ouvert il y a trois ans, qui est cette fois vraiment le sien et non une quelconque imitation. Mais il est encore difficile de savoir où il conduira la Chine. Pourtant, ses choix seront décisifs pour le reste du monde: c’est elle, et personne d’autre, qui décidera de la poursuite de la mondialisation ou d’une éventuelle démondialisation.

Si l’on se doit d’évoquer cette dernière hypothèse, c’est parce que l’un des axes principaux du nouveau modèle chinois est le développement de la consommation et du marché domestique, après trois décennies d’une industrialisation destinée en quasi-totalité à l’exportation. Le XIIe plan quinquennal qui vient d’être lancé mise ainsi sur les infrastructures et les communications, et insiste sur la nécessité d’améliorer le confort des Chinois, dont le niveau de vie reste encore relativement faible. Cela passe notamment par un renforcement des investissements dans les services, les loisirs, la pharmacie, et tous les autres domaines liés à la santé et à l’environnement. Ce qui n’est pour l’instant qu’un recentrage peut-il aboutir à terme à un véritable repli sur soi? Nous assisterions alors à la renaissance d’un empire du Milieu isolé, qui aurait réduit fortement les liens commerciaux avec le reste du monde.

Si l’on se doit d’évoquer cette dernière hypothèse, c’est parce que l’un des axes principaux du nouveau modèle chinois est le développement de la consommation et du marché domestique, après trois décennies d’une industrialisation destinée en quasi-totalité à l’exportation. Le XIIe plan quinquennal qui vient d’être lancé mise ainsi sur les infrastructures et les communications, et insiste sur la nécessité d’améliorer le confort des Chinois, dont le niveau de vie reste encore relativement faible. Cela passe notamment par un renforcement des investissements dans les services, les loisirs, la pharmacie, et tous les autres domaines liés à la santé et à l’environnement. Ce qui n’est pour l’instant qu’un recentrage peut-il aboutir à terme à un véritable repli sur soi? Nous assisterions alors à la renaissance d’un empire du Milieu isolé, qui aurait réduit fortement les liens commerciaux avec le reste du monde.

Ce scénario n’est pas le plus vraisemblable. Ce n’est pas parce que la Chine lance le moteur de la consommation intérieure qu’elle doit se refermer sur elle-même. D’une part, elle possède une grande quantité de bons du Trésor américain, continue à investir dans le monde et poursuit sans faire de bruit une politique d’internationalisation de sa monnaie, le yuan. D’autre part, la Chine commence à se rendre compte qu’elle doit accepter une certaine dépendance en matière de savoir-faire industriel. La catastrophe ferroviaire de Wenzhou, en juillet, illustre la trop grande pression qui s’est exercée sur les entreprises pour développer dans des délais record l’innovation nationale: Pékin a voulu faire trop de choses, trop vite, et a surtout été victime du manque d’intégration dans la filière ferroviaire chinoise. Les Chinois en ont tiré les leçons, car ils sont plus conscients de leurs problèmes qu’on ne le pense, qu’il s’agisse de leur degré d’avancement technologique, des problèmes de pollution, de la corruption ou encore du vieillissement de la population.

Ce scénario n’est pas le plus vraisemblable. Ce n’est pas parce que la Chine lance le moteur de la consommation intérieure qu’elle doit se refermer sur elle-même. D’une part, elle possède une grande quantité de bons du Trésor américain, continue à investir dans le monde et poursuit sans faire de bruit une politique d’internationalisation de sa monnaie, le yuan. D’autre part, la Chine commence à se rendre compte qu’elle doit accepter une certaine dépendance en matière de savoir-faire industriel. La catastrophe ferroviaire de Wenzhou, en juillet, illustre la trop grande pression qui s’est exercée sur les entreprises pour développer dans des délais record l’innovation nationale: Pékin a voulu faire trop de choses, trop vite, et a surtout été victime du manque d’intégration dans la filière ferroviaire chinoise. Les Chinois en ont tiré les leçons, car ils sont plus conscients de leurs problèmes qu’on ne le pense, qu’il s’agisse de leur degré d’avancement technologique, des problèmes de pollution, de la corruption ou encore du vieillissement de la population.

Pour ma part, j’ai le sentiment que la Chine cherche simplement à retrouver sa place dans le monde. En 1820, écrit l’économiste américain Angus Maddison, auteur d’une étude sur les contours de l’économie mondiale, la Chine représentait environ 30 % du PIB de la planète. Cette place, Pékin l’a perdue pour près de deux siècles, à la suite des guerres de l’opium, dont le souvenir peut paraître bien lointain aux Occidentaux, mais qui résonne dans les esprits chinois comme si ces guerres dataient d’hier. On remarquera que ces événements se sont déroulés à l’époque où les Etats-Unis s’affirmaient comme la première puissance économique, et que le retour de la Chine sur la scène mondiale s’effectue au moment où cette prédominance touche à sa fin. Cela ne peut que rendre la situation encore plus complexe.

Pour ma part, j’ai le sentiment que la Chine cherche simplement à retrouver sa place dans le monde. En 1820, écrit l’économiste américain Angus Maddison, auteur d’une étude sur les contours de l’économie mondiale, la Chine représentait environ 30 % du PIB de la planète. Cette place, Pékin l’a perdue pour près de deux siècles, à la suite des guerres de l’opium, dont le souvenir peut paraître bien lointain aux Occidentaux, mais qui résonne dans les esprits chinois comme si ces guerres dataient d’hier. On remarquera que ces événements se sont déroulés à l’époque où les Etats-Unis s’affirmaient comme la première puissance économique, et que le retour de la Chine sur la scène mondiale s’effectue au moment où cette prédominance touche à sa fin. Cela ne peut que rendre la situation encore plus complexe.

La Chine n’est pas toujours un pays tranquille. On y dénombre régulièrement des minirévoltes, liées aux inégalités entre les 300 millions de personnes qui se sont enrichies, comme le leur demandait Deng, et tous les autres qui n’ont pas encore accès aux bénéfices de la modernité. Par ailleurs, la croissance du pays, qui devrait se poursuivre en 2012, année de changement politique, pourrait connaître un ralentissement au-delà de 2013. Malgré les bulles, et en particulier celle de l’immobilier, onde de choc qui se propage dans les régions de l’Ouest, la Chine devrait retrouver la place qui était la sienne dans le concert mondial vers 2025 ou 2030. Si certaines incompréhensions surgissent parfois avec ses interlocuteurs, c’est parce qu’ils lui demandent d’ores et déjà de se comporter comme si elle était à la fin du cycle qui vient tout juste de commencer. Le monde a besoin de la Chine, mais ses dirigeants ne sont peut-être pas psychologiquement prêts à assumer dans l’urgence de nouvelles responsabilités. La Chine entend garder la maîtrise du temps.

Charles-Edouard Bouée

Membre du Comité Exécutif Groupe,

Directeur Asie des Services Financiers,

au sein du cabinet de conseil Roland Berger Strategy Consultants

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