La vie de l'ESA

Grandeur et décadence de la microfinance indienne

Au milieu des années 2000, les médias européens portaient aux nues la microfinance indienne : aux alentours des années 2005-2006, la presse ne cessait de relater les témoignages d’entrepreneurs indiens qui étaient parvenus, grâce à ce système de microcrédit, à sortir de leur condition de pauvreté, voire d’extrême pauvreté. La microfinance leur avait en effet permis d’obtenir des sources de financements auxquelles l’accès leur avait été, jusque-là, interdit. Ces « microentrepreneurs » avaient pu alors investir les fonds prêtés par ces organismes de microcrédit pour créer et développer une petite société…qui avait littéralement transformé leur (condition de) vie !

Le monde entier crût déceler, à cette époque, dans ce système financier, la panacée qui allait permettre à l’humanité de résoudre le problème de la pauvreté sur notre planète : en donnant aux pauvres les moyens financiers de créer leur propre « business », on allait réduire l’inégalité des chances, et créer des conditions propices à l’éclosion de l’esprit d’entreprise au sein de populations jusque-là exclues, faute de moyens, du cercle des « entrepreneurs ». Cet enthousiasme qui porta à l’idéalisation collective du secteur de la microfinance culmina symboliquement en 2005, qui fut déclarée année du microcrédit par les Nations Unies, puis en 2006, lorsque le prix Nobel de la paix fut décerné à Muhammad Yunus (fondateur, en 1976, de la Grameen Bank) pour ses travaux au Bengladesh.

Aujourd’hui, cet enthousiasme quasi « lyrique », colporté à l’époque par les médias, des intellectuels et des politiques pour le système de la microfinance s’est transformé, toujours par la voix de la presse, en méfiance et en dénonciation acerbes de ce même secteur d’activité : le Nouvel Observateur n’écrivait-il pas en octobre 2010, dans un article intitulé : « Le microcrédit dans la tourmente en Inde », que le microcrédit était soupçonné « d’être à l’origine d’une vague de suicides », ce qui incita, d’ailleurs, d’autres journaux à titrer : « Le microcrédit tue ! » ?

Que s’est-il donc passé pour que l’opinion des « élites » dirigeantes et de la presse à propos de la microfinance change si radicalement au bout d’à peine 5 ans ? Quelles évolutions brutales ce secteur d’activité a-t-il connu pour, d’idéalisé, devenir « diabolisé » ?

Deux causes principales semblent être à l’origine de ce renversement radical de tendance.

Tout d’abord, l’esprit qu’ont tenté d’insuffler les pères fondateurs de la microfinance moderne (parmi lesquels on trouve, en premier lieu, Muhammad Yunus, le fondateur de la Grameen Bank) a été déformé, puis totalement perverti, par l’arrivée sur ce « marché de la pauvreté » d’investisseurs peu scrupuleux de plus en plus nombreux, qui ne s’y sont intéressés que parce qu’ils y ont vu une nouvelle opportunité de générer du profit, voire du super-profit. Les « pauvres » représentant, numériquement parlant, une quantité de la population indienne largement majoritaire, la microfinance s’est avérée pour nombre de ces investisseurs et/ou fondateurs d’établissements de microcrédit (non représentatifs, heureusement, de l’ensemble des entrepreneurs de ce secteur), un instrument ingénieux permettant de tirer profit des potentialités économiques de ce marché encore inexploité. A partir du moment où la rentabilité est devenue le centre des préoccupations de ces investisseurs et/ou directeurs d’établissements, tous les moyens sont devenus justifiés pour atteindre cet objectif : d’où les dérapages constatés qui ont donné lieu, des derniers mois, à une importante vague de suicides au sein de ces populations pauvres devenues débitrices d’établissements de microcrédit.

Dans une interview au Monde daté du 25 avril 2008, Muhammad Yunus déclarait :

« Tout le monde espère gagner de l’argent en faisant des affaires. Mais l’homme peut réaliser tellement d’autres choses en faisant des affaires. Pourquoi ne pourrait-on pas se donner des objectifs sociaux, écologiques, humanistes ? C’est ce que nous avons fait. Le problème central du capitalisme “unidimensionnel” est qu’il ne laisse place qu’à une seule manière de faire : rentrer des profits immédiats. Pourquoi n’intègre-t-on pas la dimension sociale dans la théorie économique ? Pourquoi ne pas construire des entreprises ayant pour objectif de payer décemment leurs salariés et d’améliorer la situation sociale plutôt que chercher à ce que dirigeants et actionnaires réalisent des bénéfices ? »

Toujours dans le Monde, le journaliste Julien Bouissou relatait, dans un article du 30 juillet 2010 (voir « La face cachée de la microfinance en Inde ») les propos de Vikram Akula, fondateur de SKS Microfinance, qui déclarait, à propos du secteur du microcrédit :

« Le seul moyen d’attirer les capitaux n’est plus d’être seulement rentable, mais extrêmement rentable ».

En comparant les préoccupations de Muhammad Yunus relayées dans Le Monde, et les déclarations de Vikram Akula, on peut mesurer les divergences « philosophiques » qui séparent ces deux représentants du secteur de la microfinance, secteur qui a davantage fini par se laisser gagner par les idées d’Akula, que de s’engager sur la voie tracée et voulue par Yunus…

Outre l’esprit d’avidité (introduit dans le monde de la microfinance par certains de ses acteurs), la deuxième raison qui a contribué à jeter le discrédit sur ce secteur, a été le fait que les établissements de microcrédit se sont trouvés contraints de faire appel à des fonds d’investissement de plus en plus importants pour financer le coût de leur développement. Cette recherche de financements les a alors poussés à entrer en Bourse, seul « endroit » où ils pouvaient, selon eux, espérer trouver des investisseurs assez importants pour leur permettre de réaliser leurs ambitions.

Or, le moyen que les plus gros organismes de microcrédit ont utilisé pour attirer des actionnaires, a été de transformer leur « business » en activité ultra-rentable : c’est d’ailleurs dans ce contexte d’entrée en Bourse que Vikram Akula a prononcé les mots rapportés plus hauts. Mais très vite, on s’est aperçu (et plusieurs voix influentes, dont celle de Muhammad Yunus, se sont très tôt élevées dans ce sens) que « la recherche de profits n’était pas compatible avec des objectifs de réduction de pauvreté ». D’où le krach qui est apparu au mois de novembre 2010.

Dans l’enquête présentée ci-dessous, parue dans Les Echos le 23 novembre 2010, Patrick de Jacquelot (correspondant à New Dehli) dresse un tableau objectif du paysage de la microfinance en Inde et dévoile les causes profondes qui ont conduit ce secteur à vivre, fin 2010, une crise similaire à celle des « subprimes », et qui a eu, dans l’ensemble du monde occidental, les retombées que l’on sait… Cet article retrace donc le parcours qui a conduit la microfinance indienne de la grandeur à la décadence !

Krach de la microfiance : le « subprime » indien

70 à 80 millions de microemprunteurs

La microfinance consiste à fournir de tout petits crédits à des populations pauvres qui n’ont pas accès aux produits financiers usuels. Ces prêts financent normalement des projets productifs : amélioration de la production agricole, achat d’une machine à coudre pour créer une activité d’habillement, etc. A côté d’une grosse activité de microfinance liée au secteur public, l’Inde a vu se développer de nombreuses institutions privées de microcrédit (MFI). Une poignée l’établissement, comme SKS Microfinance, Spandona, Share ou Asmitha, domine largement le marché, par ailleurs très fragmenté avec environ 400 MFI en activité. Il n’y a pas de régulation propre au secteur. Les plus grosses institutions ont un statut d’établissement financier non bancaire et dépendent ainsi de la banque centrale, les autres MFI ne sont pas régulés. Au total, il y a en Inde 70 millions à 80 millions de microemprunteurs, pour des montants moyens de l’ordre de 150 à 200 euros.

Les pauvres aussi ont leur « subprime » : jusqu’alors considérée comme exemplaire, l’industrie indienne du microcrédit est plongée depuis quelques semaines dans une crise très grave. A la mi-octobre, l’Etat de l’Andhra Pradesh, qui concentre près de 30 % de l’activité du secteur, a pris des mesures qui se traduisent par une quasi-paralysie des institutions de microfinance : les remboursements des emprunteurs ont chuté de 50 à 90 %, leurs banquiers leur ont à peu près coupé les vivres. Jeudi dernier SKS Microfinance, société cotée leader du secteur, a émis un « profit warning » qui a fait plonger son cours de 20 % (avant de remonter un peu). Les initiatives de l’Andhra Pradesh ayant été justifiées par une explosion des microcrédits accordés sans discernement et « empilés » sur les mêmes bénéficiaires, tout cela « n’est pas très différent de l’affaire du subprime », observe Mathew Titus, directeur général de l’association des professionnels de la microfinance Sa-Dhan, qui ajoute que « la crise a une dimension systémique : les bons établissements sont affectés comme les mauvais ». « Oui, tout cela ressemble à une bulle », renchérit S. K. Mitra, président de l’activité banque rurale de la banque privée Axis Bank, et financier de 84 institutions de microcrédit, les MFI.

Que se passe-t-il donc dans ce secteur que l’on avait l’habitude de louer pour son action au bénéfice des pauvres – l’accès au financement, et donc à la possibilité de développer des activités susceptibles de transformer leur vie ? Aujourd’hui, ce sont plutôt les suicides liés à desemprunts excessifs qui focalisent l’attention. Un exemple : Kausar, une jeune femme de vingt-deux ans, mère d’un garçon de deux ans, est aujourd’hui veuve. Son mari, Akbar, a mis fin à ses jours : il était incapable de rembourser les trois crédits levés auprès de MFI, dont deux pour payer des dépenses médicales… Des anecdotes terribles comme celle-ci, les journaux indiens en sont pleins depuis deux mois.

Brigandage et hyperprofits

C’est la multiplication de tels drames qui a conduit le gouvernement de l’Andhra Pradesh à agir. L’Etat a interdit aux MFI de poursuivre leurs activités tant qu’elles n’auraient pas accompli une lourde procédure d’enregistrement. Les nouvelles règles leur imposent de prélever désormais les remboursements sur un rythme mensuel et non plus chaque semaine, les obligent à recevoir ces remboursements dans un lieu public pour éviter toute pression au domicile des emprunteurs, etc. Tout cela pour mettre un terme au « brigandage » pratiqué par les MFI, selon l’Andhra Pradesh, aux « hyperprofits » qu’elles engrangent au détriment des pauvres et aux « atrocités » qu’elles commettent à leur encontre. Rien de moins.

Le réquisitoire formulé contre le secteur porte sur trois points. La prolifération des institutions de microcrédit ces dernières années – on en compte environ 400 dans le pays – s’est traduite par une envolée de la concurrence. Résultat : les MFI prêteraient désormais n’importe quoi à n’importe qui pour assurer leur croissance. Deuxième critique : les MFI pratiqueraient des taux d’intérêt beaucoup trop élevés dépassant souvent les 25 ou les 30 %. Enfin, elles se comporteraient désormais comme les usuriers, traditionnellement seule source de prêts dans les campagnes, et utiliseraient toutes sortes de moyens de pression pour contraindre les emprunteurs en difficulté à rembourser. D’où les suicides comme celui d’Akbar. Et ce réquisitoire, l’Andhra Pradesh n’est pas le seul à le formuler. Pranab Mukherjee, ministre des Finances de l’Etat central, a affirmé que les taux pratiqués par les MFI étaient effectivement « exorbitants ». Et la banque centrale a chargé une commission de passer en revue toutes les pratiques du secteur…

Face à ce tir de barrage, la profession est sur la défensive. Seules les accusations portant sur les méthodes de voyou et les violences sont niées par les MFI ayant pignon sur rue, qui mettent en cause des cas très isolés, et aussi parfois des dérapages liés à des intermédiaires locaux peu scrupuleux.

Sur la prolifération incontrôlée des crédits, les professionnels reconnaissent en revanche que le problème est réel. On trouve « des emprunteurs qui ont des crédits auprès de trois ou quatre établissements », explique Xavier Bertrand, directeur exécutif de l’organisation d’assistance à la microfinance Planet Finance India, qui impute la responsabilité de ce phénomène à « l’agressivité » des MFI. De fait, on estime que dans l’Andra Pradesh, ces dernières comptent dix fois plus de clients qu’il n’y a officiellement de pauvres. Le microcrédit serait devenu une sorte de crédit à la consommation des classes populaires, servant à financer des achats courants, le mariage de la fille la maison… ou à rembourser le microcrédit précédent. « Il est clair qu’il y a eu des activités de crédit irresponsables, avec des prêts multiples », reconnaît Mathew Titus.

Fonds spéculatifs

S’il y a eu multiplication de MFI et course à la croissance, analyse Xavier Bertrand, c’est parce que des fonds spéculatifs ont réalisé que la microfinance pouvait offrir de gros rendements. Apportant des fonds aux MFI, ces nouveaux intervenants, « hedge funds » et autres, les ont poussées à croître le plus vite possible. SKS Microfinance est l’exemple le plus achevé d’une telle croissance. Avec 21 % de parts de marché et 7,3 millions de clients, le groupe fondé par l’entrepreneur social Vikram Akula est leader du secteur. Surtout, Akula, considéré jusqu’à ces dernières semaines comme le héraut des pauvres, s’est fait le chantre de la microfinance à but très lucratif. Non seulement les MFI peuvent gagner de l’argent en prêtant aux pauvres, soutient-il, mais elles doivent en gagner beaucoup de façon à s’introduire en Bourse pour y lever des capitaux. Argument massue : c’est l’unique moyen de se procurer suffisamment de fonds pour répondre aux besoins des 150 millions d’Indiens qui n’ont pas accès aux prêts bancaires classiques.

La démarche de Vikram Akula a triomphé en août dernier quand SKS, qui avait auparavant été soutenu par des financiers comme George Soros, a effectué une entrée en Bourse fracassante. Emise à 985 roupies, l’action s’est envolée jusqu’à 1.491 roupies, valorisant le groupe à 1,7 milliard d’euros. Elle en vaut aujourd’hui autour de 700. Le principe même d’une MFI gagnant assez d’argent pour devenir une vedette de la Bourse a suscité d’âpres discussions, d’autant que Vikram Akula a profité de l’introduction pour vendre pour 9 millions d’euros d’actions SKS. Après avoir fait figure de « success story » exemplaire, SKS Microfinance est en train de devenir le symbole des excès du secteur…

S’agissant de leurs taux d’intérêt, les professionnels répondent en deux temps. En premier lieu, insistent-ils, le métier consistant à distribuer de tout petits crédits est extrêmement coûteux : déplacements dans des endroits reculés, collecte manuelle hebdomadaire… Pour SKS, expliquait la semaine dernière Vikram Akula lors du sommet organisé à Delhi par le World Economic Forum, « le coût des fonds est de 9 %, les frais de distribution des crédits de 9 % aussi, les taxes représentent 3 % et les provisions pour créances douteuses 1,5 % ».Soit un seuil plancher de 22,5%. Et selon lui, un coût de fonctionnement de 9 % « est extrêmement bas » dans ce métier. En outre, affirment les spécialistes, le niveau des taux d’intérêt n’est paradoxalement pas un vrai problème pour les pauvres : les activités économiques qu’ils financent ainsi sont souvent très rentables et la seule alternative est celle des usuriers, dont les taux peuvent atteindre 100 %. Dans un deuxième temps, la profession reconnaît que les taux doivent diminuer. « Il y a une marge de baisse », affirme Xavier Bertrand, selon qui une meilleure organisation des MFI leur permettra de réduire leurs taux. D’ores et déjà, SKS a annoncé qu’il ramenait ses taux de 27 % à 24 %.

Un « business model » en danger

Aujourd’hui, la mobilisation est générale pour empêcher le secteur de sombrer. Le ministre des Finances a demandé à l’Andhra Pradesh de modérer ses exigences. Les banques affirment qu’elles n’ont pas coupé les vivres aux MFI. « Nous n’avons pas cessé de prêter nous marquons juste une pause », explique S. K. Mitra… Il n’empêche que ce lundi, l’agence de rating Crisil a placé sous surveillance négative les notes de 12 MFI, estimant que les événements actuels peuvent « abîmer de façon permanente le « business model » des MFI en endommageant leur croissance, la qualité de leurs créances, leur profitabilité et leur capacité à lever des fonds ». Dans le meilleur des cas, le secteur ne sortira de la crise que placé sous haute surveillance.

La banque centrale interviendra quand elle aura reçu le rapport de sa commission. Simultanément, un projet de loi sur la régulation du secteur est en préparation. Les professionnels tentent de prendre les devants. L’association Sa-Dhan a élaboré un code de bonne conduite qui devrait répondre aux préoccupations, selon son directeur : « Nous devons améliorer fortement l’analyse de la situation de nos emprunteurs, souligne Mathew Titus, et il faut également développer la microassurance liée aux non-remboursements de crédits. » Les banques aussi vont se montrer plus vigilantes. « Jusqu’ici, nous prêtions aux MFI sans poser de question, c’était une grosse omission, reconnaît le responsable d’Axis Bank. Désormais, nous allons surveiller leurs pratiques, leur transparence. » Pour les plus optimistes, la crise peut déboucher sur un assainissement et une professionnalisation du secteur. Mais des dégâts sont inévitables : « Des années de pédagogie pour inculquer une discipline de remboursement sont en train de voler en éclats » estime un professionnel. Ce qui est sûr, c’est qu’un effondrement de la microfinance indienne ne serait pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde : les usuriers sont tout prêts à (re) prendre la place – au détriment des pauvres des villes et des campagnes.

Patrick de Jacquelot,

Correspondant à New Dehli

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