La vie de l'ESA

L’impasse de l’économie européenne

L’économie européenne, selon Jean-Marc Vittori, l’auteur de cet article paru dans le numéro des Echos daté du Jeudi 10 mai 2012, se trouve dans une impasse. Et cette impasse dans laquelle se trouvent les pays de la zone euro peut être tout-à-fait comparée à celle dans laquelle se trouvait Tantale, héros de la mythologie grecque condamné par les dieux à un supplice dont on dit qu’il n’aurait pas de fin.

Même si l’auteur le mentionne brièvement, rappelons quel fut le sort réservé à Tantale : ce « héros » (ou plutôt ce « anti-héros ») de la mythologie grecque fut condamné, après avoir tué son fils d’une façon assez effroyable (rappelée dans le corps de cet article), à ressentir la faim et la soif pour l’éternité, sans que ses besoins pussent être comblés, et en dépit du fait qu’il se trouvât en permanence environné de mets et de breuvages en mesure de satisfaire sa faim et sa soif inextinguibles. En effet, la plupart des versions de cette légende affirment que les dieux l’avaient placé, dans les Enfers, en présence d’eau et d’arbres regorgeant de fruits, mais que la malédiction qui pesait sur lui était telle que dès qu’il cherchait à s’emparer d’un aliment ou d’une boisson, cet aliment ou cette boisson se dérobait à lui. Ainsi dès qu’il entreprenait une action pour tenter de combler sa faim ou sa soif, ce qui était en mesure de le satisfaire (et donc de mettre fin à son supplice) s’éloignait de lui.

En quoi la situation de l’économie européenne peut-elle être comparée à celle de Tantale ? Pour répondre à cette question, il convient d’exposer la manière dont Jean-Marc Vittori analyse la situation actuelle des pays de la zone euro.

Pour l’auteur de l’article (comme pour la quasi-totalité des économistes, d’ailleurs) l’impasse dans laquelle se trouve actuellement l’économie européenne provient du fait que :

- la dette des Etats des pays membres de la zone euro est colossale,

- la croissance de ces pays est en berne, ce qui rend très difficile le remboursement de leur dette,

- la crise économique est mondiale, et touche donc une grande partie des partenaires économiques et commerciaux de l’Europe.

Pour diminuer leur dette, les Etats de la zone euro hésitent entre :

- diminuer les dépenses publiques, afin de réduire leur déficit,

- augmenter les impôts, afin d’augmenter les recettes.

Ces deux types de mesure ont pour point commun de viser à tenter de rembourser la dette contractée en raison d’un recours massif à l’emprunt pour financer la croissance au cours de ces dernières décennies.

Quel est cependant l’effet de ces mesures (réduction des dépenses publiques et/ou augmentation des impôts) sur l’économie des pays européens ? La réponse est simple : ces mesures entravent la croissance. Or, la croissance a un impact réel sur les entrées et les sorties du budget des Etats : en effet, une croissance ralentie aura tendance :

- à augmenter les dépenses publiques, d’une part (nombre plus important de chômeurs, aides aux entreprises en difficultés, etc.),

- à réduire les recettes, d’autre part, (car comment augmenter, sans que n’apparaissent de graves problèmes économiques, les prélèvements d’impôts au sein d’économies tendant à s’appauvrir ?).

Nous voyons donc en quoi la situation de l’économie européenne s’apparente à celle de Tantale : toute action entreprise par les Etats en vue de satisfaire leurs besoins économiques essentiels (réduire leur dette et relancer leur croissance) semble éloigner d’eux les « objets » (« équilibre budgétaire » et « reprise de l’activité ») en mesure de combler ces besoins.

En effet, comme le rappelle ici Jean-Marc Vittori, : « Quand [les] gouvernants baissent les dépenses publiques pour réduire le déficit budgétaire, la croissance se dérobe, ce qui pousse à la hausse les indemnités chômage et autres dépenses sociales, et creuse le déficit. Quand ils augmentent les impôts dans le même but, la même cause entraîne le même effet : faute de croissance, les recettes fiscales chutent, ce qui accroît le déficit (Grèce, Portugal, Espagne…). ».

L’impasse semble donc totale…

Mais, en réalité, l’auteur esquisse une solution au problème à la fin de l’article, après avoir fait mention de celui qui semble la lui avoir soufflée, à savoir John Maynard Keynes : une sortie de crise ne sera possible (si tant est que l’on parviendra à aller au bout de cette « traversée du désert ») que si l’on parvient à évaluer correctement le « multiplicateur keynesien », reliant « l’effort budgétaire à son impact sur l’activité ».

Autrement dit, la possibilité de sortie de crise dépendra de l’équilibre trouvé entre une politique de rigueur et l’instauration de mesures visant à relancer l’activité, donc la croissance : ainsi, l’économie européenne, Tantale des temps modernes, ne pourra sortir de son supplice qu’à la condition de se transformer en funambule habile, marchant sur un fil tendu au-dessus d’un précipice (précipice auquel la conjoncture contraint de donner le nom de « faillite »), et équilibrant sa marche avec, dans les bras, un balancier délicat à manier.

Mais ce funambule n’aura pas droit à l’erreur, car le moindre mouvement désordonné du balancier pourra le faire sombrer dans l’abîme, sans possibilité de remonter. A moins que les dieux, changeant d’attitude par rapport à celle qui était la leur avec Tantale, n’interviennent directement pour mettre fin au supplice de l’Europe, et lui envoient les solutions pour sortir de l’Hadès, ou plutôt (pour être fidèle au mythe que nous a légué la Grèce – Antique), du Tartare.

Mais, si les dieux existent, sous quels traits apparaîtront-ils, et comment s’y prendront-ils pour mettre un terme à cette situation ? C’est ce que l’avenir nous dira…

Nota bene

Dans cette version de l’article publiée en ligne sur le site de l’Ecole Supérieure d’Assurances (ESA), des astérisques ont été ajoutés à côté de certains noms de personnages (mythologiques ou historiques) et/ou de certaines notions économiques abordées dans l’article.

Ces astérisques renvoient à un paragraphe succédant à l’article, intitulé : « Références pour en savoir plus sur les auteurs et les notions mentionnés dans cet article ». Dans ce paragraphe figurent des liens et/ou des vidéos renvoyant à des ressources documentaires permettant d’en savoir plus sur les personnages et les notions en question.

Ces astérisques ne figuraient pas dans la version papier de l’article (publiée dans l’édition du jeudi 10 mai 2012 du journal Les Echos), mais ont été ajoutés par le Webmaster du site de l’ESA, dans un but pédagogique.

L’économie européenne au supplice de Tantale

Pour raconter ce qui se passe en Europe, il faut remonter loin, très loin dans le temps. A l’époque d’un certain Tantale. Dans la mythologie grecque, ce simple mortel apprécié des dieux commet un crime effroyable. Il découpe son fils en morceaux avant de le cuisiner et de le servir en ragoût. N’appréciant point l’affaire, les maîtres de l’Olympe expédient son auteur dans un coin des enfers, le Tartare, où il est condamné pour l’éternité à un triple supplice. Chaque fois qu’il veut boire, l’eau se dérobe à ses pieds. Chaque fois qu’il veut manger, le vent éloigne les branches où pendent, selon Homère*, « des poires, des grenades, des oranges, des figues douces et des olives vertes ». Et, à en croire Pindare*, « le père des dieux suspendit sur sa tête un énorme rocher. Sans cesse il s’efforce d’en détourner le poids menaçant ».

Aujourd’hui, c’est très exactement le supplice auquel les pays européens sont soumis dans leur politique économique. Quand leurs gouvernants baissent les dépenses publiques pour réduire le déficit budgétaire, la croissance se dérobe, ce qui pousse à la hausse les indemnités chômage et autres dépenses sociales, et creuse le déficit. Quand ils augmentent les impôts dans le même but, la même cause entraîne le même effet : faute de croissance, les recettes fiscales chutent, ce qui accroît le déficit (Grèce, Portugal, Espagne…). Et quand ils regardent au-dessus de leur tête, ils voient un énorme rocher de dette publique qu’ils s’efforcent en vain de repousser. Le crime atroce perpétré pour en arriver là est clair : nous avons mangé notre avenir en finançant les dépenses d’hier par les recettes de demain. Et nous avons verrouillé les portes de sortie en bâtissant une union monétaire sans union budgétaire et en confiant les clefs de la machine à billets à une institution indépendante missionnée seulement pour empêcher l’inflation.

Evidemment, nous supportons mal l’idée de vivre pour l’éternité avec ce triple supplice. Normalement, les économistes devraient nous aider à sortir de cette situation, si tant est qu’ils soient capables de se mettre d’accord sur cette question (comme sur les autres questions d’ailleurs). Historiquement, ils ont commencé par théoriser la nécessité de l’équilibre budgétaire, comme David Ricardo* au XIXe siècle. Certains ont ensuite rappelé que l’investissement pouvait justifier le recours à l’emprunt. Puis John Maynard Keynes* a fait exploser ce cadre lors de la grande dépression des années 1930, en soutenant que l’Etat devait agir quand la demande était trop faible. Depuis l’après-guerre, l’idée que l’Etat pouvait ou devait soutenir l’activité en accroissant ses dépenses ou en baissant ses impôts s’est largement diffusée.

Mais déficits et dettes publics sont comme les arbres, ils ne peuvent grimper jusqu’au ciel. Et depuis vingt ans, la Suède, le Canada ou la Finlande ont, au contraire, réussi à baisser leur déficit budgétaire de manière spectaculaire avec une croissance préservée, voire amplifiée. Les économistes ont alors parlé de « contraction expansionniste »*. La rigueur budgétaire devenait une solution idéale. Ces expériences ne sont hélas pas généralisables. Elles ont pour la plupart commencé par une grosse dévaluation (impossible dans la zone euro), se sont poursuivies avec une forte baisse des taux d’intérêt à court terme (difficile quand ils sont déjà limités à 1%) et avec des voisins en croissance soutenue (ce n’est pas le cas en Europe aujourd’hui).

La crise de 2008 a de nouveau secoué les idées. L’économiste Giancarlo Corsetti* distingue trois phases : un appel à une stimulation budgétaire pour éviter une nouvelle Grande Dépression, puis l’accent sur le rééquilibrage pour cause de dette publique galopante et aujourd’hui une interrogation sur les effets délétères de la rigueur. Ce professeur à l’université anglaise de Cambridge a lancé début avril un débat académique sur la « self-defeating austerity », l’austérité qui entraîne son propre échec (*). Sans surprise, des Allemands comme Harald Uhlig (université de Chicago) ou Manfred Neumann (Bundesbank) ne voient pas le problème. Les Italiens du monde (FMI, Harvard, Commission européenne…) sont plus vifs. Le débat porte surtout sur le «multiplicateur keynésien »*,qui relie l’effort budgétaire à son impact sur l’activité. Plus il est élevé, plus une réduction du déficit budgétaire pèse sur la croissance. Dans la Suède des années 1990, ce multiplicateur était…négatif (baisse du déficit et accélération de la croissance). Dans les pays européens, il était relativement limité avant la crise, de l’ordre de 0,6 à 0,7 (une baisse du déficit de 1% du PIB ampute ce même PIB de 0,6 à 0,7 %). Mais aujourd’hui, plusieurs facteurs poussent le multiplicateur à la hausse. En appuyant sur le frein budgétaire, les gouvernants d’un pays ralentissent davantage l’activité quand leurs voisins font de même. Ou quand l’économie est en petite forme (les experts parlent de « creux du cycle conjoncturel »*). Ou encore quand les investisseurs exigent un taux d’intérêt plus élevé sur la dette publique, car ils craignent de ne pas être remboursés. Ce ralentissement de la croissance accroît le déficit, allant dans certains cas jusqu’à anéantir l’impact des efforts gouvernementaux. Le multiplicateur approche, voire dépasse 1. C’est le ressort fondamental du supplice de Tantale version XXIe siècle.

Pour en sortir, il faudra casser au moins l’une des contraintes. La création d’un vrai budget européen est une piste évidente, tout comme l’allongement du calendrier de l’assainissement budgétaire (les Américains ont une stratégie à dix ans tandis que Bruxelles exige des résultats à deux ou trois ans). Il serait aussi possible de mener une politique monétaire encore moins conventionnelle en échange de mesures structurelles qui ont des effets bénéfiques à moyen terme, comme l’ouverture des marchés ou l’assouplissement des règles du travail. Et à défaut d’accepter une faillite généralisée des Etats… Au moins, Tantale n’avait pas ces choix à faire. Mais ce sont les dieux qui avaient inventé son supplice, pas lui-même.

(*) voxeu.org

Jean-Marc Vittori

Jean-Marc Vittori est éditorialiste aux « Echos »

Références pour en savoir plus sur les auteurs et les notions mentionnés dans cet article

- Homère

- Pindare

- David Ricardo

- John Maynard Keynes

- Contraction expansionniste

- Giancarlo Corsetti

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- Multiplicateur keynésien

- Les phases du cycle économique

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