La vie de l'ESA

La Chine, un colosse aux pieds d’argiles ?

Cet article est un interview de François Godement, Professeur des Universités à Sciences Po, et Fondateur d’Asia Centre. Dans cet interview, François Godement apporte des réponses à la question suivante, qui ne peut qu’intéresser, voire préoccuper tous les économistes du monde : « La Chine est-elle un colosse aux pieds d’argiles ? ». Cet article est paru dans Les Echos du mardi 27 août 2013.

« Le système politique chinois est fait pour éviter les crises ouvertes »

A l’approche de la rentrée, cinq personnalités nous livrent leur regard sur les sujets qui rythmeront l’actualité des semaines à venir. Aujourd’hui, François Godement, professeur à Sciences Po et fondateur d’Asia Centre, ausculte le modèle chinois.

Une croissance qui ralentit, des banques fragiles, un endettement massif des collectivités locales, une bulle immobilière qui ne dégonfle pas : les mauvaises nouvelles s’accumulent pour la Chine. Etes-vous inquiet ?

Attentif, oui, mais pas inquiet. Je m’explique. Depuis trois ans, les dirigeants du pays ont inauguré un pilotage à vue de leur économie que j’appellerais le « stop and go à la chinoise ». Le crédit s’emballe ? On donne un coup de frein. Le coup de frein est trop prolongé et menace la croissance ? On relâche les vannes du crédit. On peut imaginer que la crise de liquidité que nous avons vécue au début de cet été, qui a contraint la banque centrale chinoise à intervenir pour éviter un « credit crunch », n’est qu’un épisode supplémentaire de ce processus. Certes, d’autres éléments peuvent évoquer le début d’une crise plus systémique. D’une part, l’on constate que le rythme d’investissement de la Chine (encore + 20 % par an en juin 2013 par exemple) reste soutenu pour des résultats de moins en moins probants. D’autre part, on constate l’apparition sur le marché chinois de produits financiers structurés, très liés à l’immobilier, qui ne sont pas sans rappeler les fameux « subprimes » américains. Il faut bien continuer à financer l’immobilier et, pour cela, attirer les investisseurs en leur offrant une épargne mieux rémunérée que la moyenne.

Jusqu’où cette dérive financière peut-elle aller ?

Pas très loin à mon sens et c’est en cela que je refuse de céder à l’affolement. Le système politique chinois est fait pour éviter les crises ouvertes et leur contagion. Nous sommes dans un pays où, lorsque le pouvoir central dit aux banques de cesser leurs acrobaties, elles s’exécutent. Autrement dit, la capacité de contrôle du pouvoir central sur la marche de l’économie reste forte, même si la masse et la complexité des problèmes qu’il doit affronter deviennent de plus en plus importantes. Avec 3.500 milliards de dollars de réserves de change accumulées, un Etat central sans dettes et un taux d’épargne obligatoire très élevé, la Chine a de quoi faire face aux chocs.

Il y a quand même un phénomène nouveau, c’est le ralentissement de l’économie chinoise à 7,5 % par an alors que, les années précédentes, on dépassait allègrement les 10 %.

Oui, mais on oublie de dire que, depuis longtemps, cette croissance était assurée par l’investissement plus que par la consommation. Aujourd’hui, la croissance est redescendue au niveau de la consommation, c’est une normalisation voulue et annoncée. D’ailleurs naguère, Deng Xiaoping fixait la limite inférieure de la croissance évitant les difficultés sociales à 8 %. Aujourd’hui, ce serait plutôt 7 %. Le nombre de nouveaux entrants dans la force de travail a beaucoup diminué. D’une façon générale, il faut prendre avec précaution les statistiques économiques chinoises. On a fondé beaucoup d’analyses récentes sur la disproportion entre des investissements élevés et des revenus limités. Ceux-ci ne représentent officiellement que 54 % du produit intérieur brut. Mais ce chiffre est à l’évidence sous-évalué. Il ne tient pas compte des revenus non déclarés d’une grande partie de la classe aisée, provenant de l’immobilier, des services et bien sûr de la corruption. Les revenus ruraux sont aussi insuffisamment pris en compte. Par ailleurs, il faut souligner que les taux de croissance chinois ont été obtenus en créant des surcapacités de production. C’est spectaculaire dans des secteurs comme la sidérurgie, l’immobilier ou encore les panneaux solaires. Le vrai enjeu aujourd’hui, chacun le sait, c’est de convaincre les administrations et leurs relais économiques – entreprises d’Etat ou dépendantes des pouvoirs locaux – de cesser de fabriquer artificiellement du PIB à coup de subventions. Le modèle chinois doit se transformer en s’appuyant sur la demande intérieure. C’est ce virage que doit aujourd’hui prendre le nouveau pouvoir.

Précisément, comment jugez-vous les premiers pas du nouveau président chinois, Xi Jinping, élu le 14 mars dernier ?

Il a aujourd’hui plus de pouvoir et de densité que son prédécesseur, Hu Jintao, qui était plus louvoyant. Il le doit à un esprit de décision qui lui a permis de ramener l’unité au sommet de l’Etat et de faire taire pour l’instant le conflit latent qui oppose les tenants de l’économie de marché ou de l’Etat de droit à ceux qui défendent l’approche sécuritaire du régime et les intérêts acquis. Pour y parvenir, il s’est appuyé aussi sur la vieille garde du régime en utilisant une recette chère à Lénine : favoriser les « continuateurs » contre les « liquidateurs ». Lors de sa première visite de chef d’Etat à Shenzhen, il a sévèrement critiqué en privé la perestroïka de Gorbatchev, montrant clairement sa préférence pour une succession d’ajustements plutôt qu’un réformisme radical.

Il n’est donc pas le réformateur que l’on attendait ?

Lorsqu’on parle de la Chine, on décèle souvent chez les observateurs étrangers un besoin structurel d’identifier des réformateurs et des réformes pour se rassurer. Or les choses ne sont pas aussi simples. Xi Jinping, lui, doit composer avec des courants politiques contradictoires qui le conduisent à faire preuve d’habileté sur le plan tactique. Il est très difficile de savoir à l’avance ce qu’il fera vraiment de son mandat. On peut néanmoins faire deux remarques : la première c’est que le Premier ministre, Li Keqiang, et son équipe ont attaché leur nom au diagnostic de la mutation nécessaire du modèle de croissance chinois vers la consommation intérieure et non plus vers la grande exportation. Mais ils sont avant tout des technocrates qui ne disposent pas du pouvoir politique. La deuxième remarque est que, pour l’instant, aucun signe de réforme rapide n’a été donné par le pouvoir. J’en veux pour preuve la nomination à la tête de la Sasac, l’équivalent chinois de l’Agence des participations d’Etat, qui coiffe toutes les grandes entreprises publiques, d’un dirigeant qui a fait sa carrière dans le secteur pétrolier, le plus autocontrôlé de tous. Ceci ne laisse pas augurer un changement radical dans la politique industrielle chinoise.

On a vu quand même se dessiner quelques innovations.

En effet, il y a eu notamment l’annonce d’une politique plus affirmée de soutien aux petites entreprises ou encore le projet d’imposer aux collectivités locales l’émission d’obligations, ce qui aurait pour effet d’officialiser leurs dettes. En réalité, il faudra attendre le prochain plénum du comité central du Parti communiste chinois, en octobre prochain, pour connaître la feuille de route économique du pays. Mais il faut garder à l’esprit une donnée très simple : les dirigeants chinois n’ont nullement l’intention de casser ce qui marche. Du reste, les crises occidentales ne les incitent pas à aller dans la voie du libéralisme.

Peut-on imaginer que rien ne bouge ?

Ca n’est nullement exclu. Il existe en Chine une faction d’économistes influents qui considère que la croissance va continuer longtemps au même rythme sans qu’il soit besoin de changer radicalement le modèle de développement du pays. Et ils ne manquent pas d’arguments pour étayer leurs prévisions. L’expansion extraordinaire des zones côtières peut parfaitement être répliquée à l’intérieur du pays. Il suffit pour cela de construire les infrastructures nécessaires et de puiser dans le réservoir de la population rurale, encore abondant pour au moins une décennie. Leur raisonnement se tient, sinon qu’il se heurte à une limite qui n’est pas mince : c’est celle de la capacité des marchés étrangers à absorber au même rythme que ces dernières années les exportations chinoises.

Quel est aujourd’hui le climat social en Chine ?

Il est toujours très difficile de prévoir des mouvements sociaux. Et, on l’a vu dans le passé, la Chine n’est pas à l’abri de protestations massives. Mais depuis quelques mois, l’expression publique est davantage contrôlée. On a vu récemment l’arrestation d’activistes qui n’étaient pas des dissidents, mais de simples partisans du droit. Ce faisant, le gouvernement chinois s’efforce de fractionner les mécontentements, d’isoler les contestations afin d’éviter un phénomène plus massif. Mais là encore, il faut se méfier des apparences. Malgré l’inégalité spectaculaire des revenus, il existe un vrai progrès social en Chine. On le voit en termes de population au travail – même si le chômage, en particulier celui des jeunes diplômés, est clairement sous-estimé – en termes de revenus, d’éducation, mais aussi de redistribution (retraites, assurances-santé). Cela représente encore peu de chose sur le plan quantitatif, mais les mécanismes sont créés. Nous sommes désormais très loin du collectivisme primitif à la Mao, mais plutôt en présence de politiques publiques plus développées que bien des économies émergentes.

Propos recueillis par Daniel Fortin et Hannah Le Gendre

François Godement est l’auteur de « Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme », aux éditions Odile Jacob.

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