La vie de l'ESA

La face cachée de la microfinance en Inde

Le système de la microfinance est né en Inde dans les années 1980 à travers différents programmes gouvernementaux subventionnés. Le secteur de la microfinance s’est cependant considérablement développé au cours de la dernière décennie, ayant connu une véritable « explosion » ces cinq dernières années. En effet, comme le rappelle Julien Bouissou, auteur de cet article, ce secteur a connu, entre 2004 et 2009, une croissance annuelle moyenne de 107% de ses encours d’emprunt, et de 91 % du nombre d’emprunteurs, situation qui a incité les « leaders » du microcrédit (dont SKS Microfinance) à introduire leur capital en Bourse, afin d’attirer à eux les capitaux nécessaires pour la poursuite de leur développement et de leur expansion.

Tout semble donc laisser croire que le secteur du microcrédit se porte à merveille, surtout si l’on considère que les taux de remboursement moyens dans le secteur de la microfinance sont de 99 %, tandis que les taux d’intérêt oscillent entre 20% et 30%. Cependant, « la recherche de profits est-elle compatible avec les objectifs de réduction de pauvreté ? ». C’est la question que pose dans cet article Julien Bouissou, son auteur.

En effet, cette expansion du secteur de la microfinance par le recours aux capitaux étrangers non seulement envoie un mauvais message (car, auparavant lié à un programme social dont le but n’était pas à visée lucrative mais à visée sociale – il s’agissait de réduire le taux de pauvreté dans le pays, le système de la microfinance est aujourd’hui présenté comme un moyen rapide et simple de gagner de l’argent « sur le dos des pauvres »), mais surtout recèle un grand risque : étant donné que ce « business » se bâtit non sur un terrain prospère, mais, au contraire, précaire (celui de la grande pauvreté), il est hautement probable que les investisseurs étrangers puissent un jour « désinvestir » leur confiance dans ce marché aussi vite qu’ils l’ont investie. Dans le cas d’un « retrait de confiance » des investisseurs étrangers, les sociétés de microcrédit, dont l’activité risque de devenir financièrement dépendante des capitaux étrangers, seraient alors plongées dans de graves difficultés économiques qui ne seraient pas sans rappeler la crise des subprimes qui a touché les Etats-Unis à l’automne 2008.

Or, tout comme aux Etats-Unis, les premières et principales victimes de cette crise seraient les pauvres. Cet article dévoile donc la face cachée de la microfinance en Inde et invite à voir dans la situation qui est en train de naître, un parallèle inquiétant avec la situation qui s’est instaurée aux Etats-Unis à partir de 2006 et qui a donné lieu en 2008 à l’éclatement de la crise que l’on sait…

En Inde, le microcrédit se mue en business très rentable

« Nous emmenons les pauvres vers les marchés de capitaux et les marchés de capitaux vers les pauvres », a indiqué SKS Microfinance, leader indien du secteur, mercredi 28 juillet, jour de l’introduction en Bourse de 22 % de son capital. Une opération qui devrait lui apporter 350 millions de dollars (268 millions d’euros).

En cinq ans, celle qui était une petite organisation non gouvernementale (ONG) est devenue un mastodonte de la microfinance avec 6,8 millions de microentrepreneurs cette année, contre 200 000 en 2005. Son fondateur, Vikram Akula, toujours vêtu d’une kurta, l’habit traditionnel indien porté par Nehru, estime que l’introduction en Bourse sortira de la pauvreté des milliers de femmes en leur donnant accès à davantage de capitaux. Il n’en est pas moins un homme d’affaires avisé, qui a vendu pour 10 millions de dollars une partie de ses actions dans SKS.

Diplômé de l’université américaine de Yale, il s’est inspiré des méthodes de McDonald’s pour former ses salariés et réduire les coûts. Chez SKS, on parle de « clients » plutôt que de microentrepreneurs, et de « stratégie marketing » pour concurrencer les 1200 organismes du secteur. Ces méthodes de management ont permis à l’entreprise d’afficher des revenus de 159 millions d’euros et un taux de rendement des capitaux propres de 24%, lors de l’année fiscale se terminant au 31 mars 2010. De quoi attirer les investisseurs.

Le marché des pauvres, ou du « bas de la pyramide » comme le nomment pudiquement les économistes, est le nouvel eldorado boursier. Des sociétés comme SEIL Microfinance et Capital Trust ont vu leur cours boursier augmenter respectivement de 494% et 618 % ‘ l’année dernière.

L’éradication de la pauvreté fait la « une » des pages boursières des quotidiens économiques indiens, moins pour une question de philanthropie que de retour sur investissement. Entre 2004 et 2009, le secteur a connu une croissance annuelle moyenne de 107% de ses encours d’emprunt, et de 91 % du nombre d’emprunteurs selon l’étude publiée en mars 2010 par l’Institut Intellecap. Avec des taux de remboursement moyens de 99 % et des taux d’intérêt qui oscillent entre 20% et 30%, les organismes de microfinance dégagent des bénéfices substantiels. Ils ont désormais besoin de capitaux pour poursuivre leur expansion.

Les autorités indiennes ne les autorisent pas à collecter de l’épargne, les obligeant à se financer auprès des banques ou des fonds d’investissement. « Le seul moyen d’attirer les capitaux n’est plus d’être seulement rentable, mais extrêmement rentable », a expliqué le fondateur de SKS, Vikram Akula, au quotidien Mint.

Mais la recherche de profits est-elle compatible avec les objectifs de réduction de pauvreté ? Interrogé par the Wall Street Journal, Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix et fondateur au Bangladesh de la Grameen Bank, déplore cette nouvelle étape franchie par SKS : « Le microcrédit ne doit pas être présenté comme une opportunité de gagner de l’argent. Cette introduction en Bourse envoie un mauvais message. »

Chez SKS, on répond que seul un bon retour sur investissement permet d’attirer l’argent auprès des populations exclues du système bancaire. Mais un tel afflux de capitaux en si peu de temps fait redouter à certains la formation d’une bulle, similaire à celle des subprimes qu’ont connue les Etats-Unis à l’automne 2008. Seuls trois Etats du sud du pays, l’Andhra Pradesh, le Karnataka et le Tamil Nadu, assurent la moitié de la croissance du secteur, et le taux de pénétration y est déjà très élevé.

« Les organismes de microfinance distribuent des microcrédits sans se soucier de la solvabilité des bénéficiaires, ni savoir s’ils bénéficient déjà d’autres emprunts ailleurs, comme c’est souvent le cas », déplore Sanjay Sinha, directeur du cabinet de conseil Micro-Credit Ratings International.

Les bénéficiaires remboursent leurs anciens emprunts par de nouveaux, et entrent dans une spirale infernale du surendettement. Dans le district de Kolar, au Karnataka, des habitants s’en sont violemment pris, en 2008, à des organismes de microfinance, responsables, selon eux, d’avoir ruiné des villageois. Un quart des emprunteurs avaient contracté plus de six prêts auprès d’organismes différents.

Un bureau du crédit vient d’être créé par les principaux organismes de microcrédit indiens pour réguler le secteur. Il interdit par exemple d’accorder plus de quatre prêts à un même bénéficiaire. Encore faut-il que tous les organismes souscrivent à ces règles pour qu’elles soient respectées, ce qui n’est pas encore le cas.

« Nous sommes dans la même situation qu’à la fin de l’empire des Moghols, estime Sanjay Sinha. A force de vouloir étendre son empire, Aurangzeb a perdu tout contrôle sur son territoire. » Si l’empire de la microfinance s’effondre en Inde, les pauvres en seront les premières victimes.

Julien Bouissou

Article paru dans « Le Monde », le 30 juillet 2010

Les commentaires de cet article sont fermés.