La vie de l'ESA

La vision russe de la géopolitique du XXIème siècle

A l’époque des Lumières et des révolutions qui ont conduit à la chute de l’Ancien Régime, le centre de gravité des relations internationales était en Europe : l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne… menaient le « bal des Nations ».

La Première Guerre Mondiale a, au début du XXème siècle, rebattu les cartes de la diplomatie mondiale, en permettant aux Etats-Unis de se hisser au premier plan de la scène internationale. Puis, à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, le monde s’est vu scindé en deux blocs : le bloc de l’Ouest, d’une part, sous l’égide des USA, le bloc de l’Est, d’autre part, sous l’égide de l’URSS. Le monde qui a émergé de la Seconde Guerre Mondiale était un monde nettement bipolaire.

Une césure est advenue dans les 1990, après la chute du Mur de Berlin, événement historique ayant marqué la chute de l’Union Soviétique et du « Bloc Communiste ». Pendant toute la décennie des années 1990, débuta le phénomène auquel l’on a donné le nom de « mondialisation » : or, la première phase de la mondialisation ayant été menée sous l’impulsion des Etats-Unis d’Amérique, l’internationalisation des échanges a eu tendance à faire émerger un monde pouvant être qualifié d’ « unipolaire ».

Or, aujourd’hui, plusieurs Etats-Nations semblent remettre en question la mondialisation instaurée par la Pax Americana. Parmi eux, la Russie est un des pays qui conteste le plus nettement cette « mondialisation 1.0″.

Vous trouverez ici l’extrait d’un discours prononcé par Vladimir Poutine le 4 décembre 2014 au Kremlin, et publié dans Le Point du 12 janvier 2017. Ce discours prononcé devant les parlementaires de la Douma est en quelque sorte une synthèse de la vision russe de la géopolitique du XXIème siècle, tant le destin de ce pays est lié actuellement à celui de son Président.

Le monde vu du Kremlin

La vision russe de la géopolitique du XXIème siècle

Verbatim. Souveraineté, Histoire, patriotisme… Dès 2014, Poutine affirmait ses ambitions devant les parlementaires russes. Extraits d’un discours fondateur*.

« Chers membres du Conseil de la Fédération, chers députés de la Douma, chers citoyens de Russie!

Si pour certains pays européens la fierté nationale est un concept oublié depuis longtemps et la souveraineté relève du luxe, pour la Russie ce n’est pas le cas : une véritable souveraineté est absolument nécessaire pour la survie du pays. Nous devons avoir cela à l’esprit å chaque instant. J’en suis convaincu : soit nous restons une nation souveraine, soit nous nous dissolvons sans laisser de traces et en perdant notre identité.

Les autres pays doivent eux aussi le comprendre. Tous les acteurs de la vie internationale doivent eux aussi en être conscients. Le droit international est fait pour défendre la souveraineté de chacun plutôt que de se plier aux intérêts stratégiques de certains pays.

(…) Il est impératif de respecter les intérêts légitimes de chacun des participants au dialogue international. Ce n’est pas avec des mitraillettes, des missiles ou des avions de combat mais avec la primauté du droit que nous pouvons protéger le monde d’un conflit sanglant. Ce n’est pas en effrayant les uns et les autres avec des menaces de sanctions que l’on évitera les conflits.

(…) La politique d’exclusion de la Russie n’a pas été inventée hier. Elle a été menée contre notre pays depuis de nombreuses années, depuis des décennies, sinon des siècles. En bref, chaque fois que quelqu’un pense que la Russie est devenue trop forte ou indépendante, ces mesures sont immédiatement déployées contre elle pour l’isoler, mais tout cela est puéril !

La Russie sait résister à l’adversité, même quand elle est confrontée ã des difficultés internes, comme ce fut le cas dans les années 1990 et au début des années 2000.

Nous nous souvenons bien de l’identité et des procédés de ceux qui, presque ouvertement, ont à l’époque soutenu le séparatisme et même le terrorisme en Russie. Ils ont parlé de meurtriers, dont les mains étaient tachées de sang, comme de « rebelles ››, et ont organisé des réceptions de haut niveau pour eux. Ces « rebelles » viennent d’ailleurs de se manifester récemment en Tchétchénie et je sais que les forces de l’ordre locales s’en occuperont de manière appropriée. Donnons-leur tout notre soutien. (…)

Je me souviens des réceptions de haut niveau organisées pour des terroristes présentés comme des combattants pour la liberté et la démocratie. C’est dans de telles circonstances que nous avons réalisé que plus nous cédions du terrain, plus nos adversaires devenaient impudents, et leur comportement de plus en plus cynique et agressif.

Malgré notre ouverture sans précédent et notre volonté de coopérer sur tous les points, même sur les questions les plus sensibles, malgré le fait que nous considérions d’anciens adversaires comme des amis proches et même des alliés, le soutien occidental au séparatisme en Russie, incluant un soutien politique et financier, en plus de ceux des services spéciaux, était évident et ne laissait aucun doute sur le fait que l’Occident serait heureux de laisser la Russie suivre le scénario yougoslave de désintégration et de démantèlement, avec toutes les retombées tragiques que cela entraînerait pour le peuple russe.

Cela n’a pas fonctionné. Nous avons empêché que cela se produise. Tout comme nous avons mis en échec Hitler avec ses idées de haine des peuples, qui avait entrepris de détruire la Russie et de nous repousser au-delà de l’Oural. Tout le monde devrait se rappeler comment cela a fini. (…)

J’aimerais enfin parler de la question la plus grave : la sécurité internationale. Depuis 2002, après que les
Etats-Unis se sont unilatéralement retirés du traité ABM, qui était une pierre angulaire majeure de la sécurité internationale et un équilibre stratégique des forces et de la stabilité, les Américains ont travaillé sans relâche à la création d’un système planétaire de défense antimissile, y compris en Europe. Cela constitue une menace non seulement pour la sécurité de la Russie mais pour le reste du monde – précisément en raison de la perturbation possible de l’équilibre stratégique des forces. (…) Nous n’avons nullement l’intention de nous engager dans une course aux armements coûteuse, mais en même temps nous devons garantir de manière fiable et efficace la défense de notre pays. Il n’y a absolument aucun doute à ce sujet.

La Russie a à la fois la capacité et les solutions innovantes pour cela. Personne ne pourra jamais dominer militairement la Russie. Nous avons une armée moderne et prête au combat. Comme on dit actuellement, une armée courtoise mais redoutable. Nous avons la force, la volonté et le courage de protéger notre liberté.

Nous allons enfin garantir la diversité du monde. Nous dirons la vérité aux peuples à l’étranger, de sorte que tout le monde puisse voir l’image réelle et non déformée de la Russie. Nous allons promouvoir activement les affaires et les échanges humanitaires, ainsi que les relations scientifiques et culturelles. Nous le ferons même si certains gouvernements tentent de créer un nouveau rideau de fer autour de la Russie.

Nous n’entrerons jamais dans la voie de l’auto-isolement, de la xénophobie, de la suspicion et de la recherche d’ennemis. Ce sont là des manifestations de faiblesse, alors que nous sommes forts et confiants.

(…) A l’avenir, nous ne limiterons pas nos relations avec l’Europe ou l’Amérique. Nous allons restaurer et étendre nos liens traditionnels avec l’Amérique du Sud et poursuivre notre coopération avec l’Afrique et le Moyen-Orient.

Nous voyons à quelle vitesse l’Asie s’est développée au cours des dernières décennies. La Russie tirera pleinement parti de ce potentiel énorme.

Tout le monde connaît les dirigeants et les « moteurs ›› du développement économique mondial. Beaucoup d’entre eux sont nos amis sincères et des partenaires stratégiques.

(…) Comme cela a été le cas à plusieurs reprises lors des moments cruciaux de l’Histoire, notre peuple a clairement démontré la vitalité de son enthousiasme national, de sa résistance et de son patriotisme (…) »

*Discours prononcé le 4 décembre 2014 au Kremlin.

Article publié dans « Le Point »
Numéro 2314 (12 janvier 2017)

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