La vie de l'ESA

Le Big Data : transformateur de nos économies et de nos vies

Depuis plusieurs mois, dans le secteur de l’assurance, le thème du « Big Data » fait l’objet de la publication de nombreux articles au sein de la presse professionnelle. Il s’agit en effet d’un enjeu majeur dans la stratégie de développement commercial des grands acteurs de l’assurance. Pourquoi ?

Tout d’abord, les données véhiculées par le « Big Data » (expression anglo-saxonne pouvant se traduire en français par « grande masse de données », et désignant l’ensemble des informations qui peuvent être recueillies sur tout type d’ « objet » ou de « sujet » grâce aux nouvelles technologies, et plus particulièrement grâce aux « objets connectés » -ordinateurs, smartphones, tablettes, voitures, etc.) sont en mesure d’apporter des renseignements d’une extrême précision sur des aspects comportementaux : elles peuvent donc permettre aux grands acteurs opérant sur le marché de l’assurance de mieux connaître leurs clients ou leurs prospects (au niveau non seulement de leurs besoins, mais aussi de leur « conduite », sur la toile ou dans la vie réelle).

Ce recueil extrêmement précis d’informations sur leurs clients ou leurs prospects permettra aux assureurs d’adapter sur mesure et de façon automatisée leurs contrats ou leurs produits d’assurance à ces mêmes clients et prospects, en fonction des données comportementales qu’ils auront pu recueillir sur eux, grâce au « Big Data ». L’approche du « Pay as you drive » (en assurance auto) ou du « Pay as you live » (en assurance MRH) semblent représenter les prémices de ce que sera l’assurance de demain.

Notons que cette nouvelle approche commerciale ne sera possible qu’à une double condition. Que les assureurs soient, d’une part, en mesure de récolter et/ou d’exploiter (dans le cadre de l’ « Open Data », notamment) les données qui leur seront véritablement utiles pour augmenter la valeur ajoutée de leur prestation, et, par voie de conséquence, le niveau de satisfaction de leurs clients finaux. Et, d’autre part, qu’ils soient suffisamment bien organisés et structurés informatiquement, pour pouvoir à la fois stocker les données de façon pertinente (selon des modes de classification adéquats), et savoir les faire dialoguer entre elles. Réorganisation des systèmes d’information et optimisation des schèmes et des algorithmes de traitement des informations sont donc deux des questions auxquels doivent ou vont devoir nécessairement s’attaquer les grands acteurs du monde de l’assurance qui ne veulent pas manquer le tournant vers cette révolution que représente le « Big Data ».

Mais en quoi va consister exactement cette révolution ? Et quelles vont en être les conséquences, non seulement sur nos modes et nos méthodes de production, mais aussi et surtout dans notre vie quotidienne ? C’est à ces deux questions que répond cet article de Jean-Marc Vittori, publié dans Les Echos du 27 novembre 2013, article tentant d’anticiper (par le biais d’une analyse historique succincte, mais dense et très pertinente) les changements économiques et sociétaux qui vont être engendrés par le Big Data sur nos économies et sur nos vies.

Big Data, troisième étape de la révolution de l’information

La « datamasse » sera dans la révolution de l’information ce que fut l’usine imaginée par Henry Ford lors de la deuxième révolution industrielle : un changement radical des modes de production.

Chaque jour, des millions de millions de millions de données sont créées. Les Anglo-Saxons ont attribué une appellation simple à ces montagnes, ou plutôt ces énormes nuages d’informations : Big Data. Mais il est compliqué de comprendre ce que cette « datamasse », comme on dit parfois en français, va changer dès lors qu’on sait l’exploiter – et on sait de plus en plus le faire. Car l’émergence du Big Data est en réalité la troisième phase de la révolution de l’information, sans doute la plus profonde et certainement la plus ouverte. Pour pressentir l’ampleur des mutations à venir, l’exploration du passé peut donner de précieux repères.

Car ce n’est pas la première fois que le monde connaît une révolution industrielle. La première débute au XVIIIe siècle avec la machine à vapeur qui permet la mécanisation de la production, appliquée par exemple au métier à tisser. La deuxième commence dans la seconde moitié du XIXe siècle avec l’avènement des énergies souples, électricité et pétrole, qui font tourner des moteurs. La troisième débute au milieu du XXe siècle, avec les premiers pas de l’informatique. Ces deux dernières ruptures sont finalement assez proches – non dans leur contenu mais dans leurs vagues successives.

Le point de départ de la deuxième révolution industrielle n’est pas le moteur. Il s’agit de… la lumière. Les Américains commencent à extraire massivement l’or noir quand un Rockefeller apprit, lors d’un voyage en Pologne dans les années 1850, à le raffiner en pétrole lampant. Ce carburant prend le relais de l’huile de baleine, dont les ressources mondiales commençaient alors à s’épuiser. De même, Américains et Européens tirent des lignes électriques à partir du moment où Thomas Edison a fabriqué la première ampoule électrique, avec un filament en coton carbonisé, en 1879. Le but premier, c’est de s’éclairer, de trouver une nouvelle réponse à l’une des plus anciennes quêtes de l’humanité.

C’est la même logique qui est à l’œuvre dans les premiers ordinateurs : moderniser une activité ancienne. En l’occurrence, il s’agissait de calculer. La machine souvent considérée comme le premier ordinateur, l’Eniac – entrée en fonctionnement en 1946 -, avait été construite à la demande de l’armée américaine pour faire des calculs de balistique. IBM avait développé ses machines pour aider l’administration américaine à tenir ses registres de Sécurité sociale. Les ordinateurs seront ensuite utilisés pour les vols de la Nasa, mais aussi et surtout pour les tâches complexes et répétitives des entreprises, comme l’organisation de la paie des salariés.

La deuxième phase de la révolution du XIXe siècle est d’une nature différente. Elle débouche sur une offre nouvelle qui va changer la vie (et la ville), comme l’automobile et l’ascenseur. Dans l’effervescence technique de l’époque, les chercheurs avaient multiplié les tentatives pour faire hisser les hommes dans des maisons. Le premier ascenseur électrique, fabriqué en 1880 par un certain Werner von Siemens, donna de loin la meilleure solution. Dès 1889, un immeuble new-yorkais en est équipé. Les villes américaines comme New York et Chicago pousseront en hauteur, bien différemment du Paris haussmannien bâti deux décennies plus tôt. L’automobile chamboulera aussi la ville dans l’autre sens, l’horizontal, en lançant l’essor de la banlieue pavillonnaire.

Une offre nouvelle qui change la vie : cette définition s’applique parfaitement à Internet, le deuxième temps de la révolution de l’information. Des chercheurs ont élaboré le réseau des réseaux électroniques à la fin des années 1960. Il a d’abord servi à faire circuler des informations scientifiques, dans un milieu très restreint. Il est devenu grand public dans les années 1990, quand des opérateurs ont proposé des services d’accès. L’entrée triomphale en Bourse du navigateur Netscape en 1995 est souvent retenue comme la date symbolique de ce nouveau monde. Avec ces nouvelles infrastructures, des entreprises comme Amazon, Facebook ou Apple avec son iTunes créent des services qui n’existaient pas auparavant, bousculant des secteurs comme l’industrie de la musique, celle des médias, le commerce – tout comme l’avait fait l’automobile avec les transports un siècle plus tôt.

La deuxième révolution industrielle a ensuite connu son troisième temps, touchant cette fois-ci la façon de produire. C’est le passage de l’artisanat à l’industrie pour fabriquer des objets complexes. La chaîne de montage installée par Henry Ford en 1913 l’incarne parfaitement. En utilisant les moteurs électriques pour faire avancer sur un tapis roulant les voitures en cours d’assemblage, en uniformisant son offre, il dégage de formidables gains de productivité. Or, comme l’a souligné Karl Marx, « le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général ». Cette production de masse a ouvert la voie à la consommation de masse, aux mass media et à la démocratie de masse.

Le troisième temps de la révolution de l’information chamboule aussi notre mode de production et donc notre société. Mais exactement dans l’autre sens : en exploitant des masses colossales d’informations, les entreprises adaptent de plus en plus leur offre à leurs clients (d’où, par exemple, l’importance des imprimantes 3D). Les frontières entre la production et la consommation se déplacent – comme pour les services publics, on devra parler de coproduction tant l’interaction entre le client et le fabricant se densifie. Avec une offre identique pour tous, la deuxième révolution industrielle rétrécissait l’horizon. Avec l’incorporation des « big data » dans le processus productif, la troisième ouvre les champs du possible. Ici, la seule limite est notre imagination.

Jean-Marc Vittori
Editorialiste aux « Echos »

Les points à retenir

  • Après l’apparition de la machine à vapeur, puis l’avènement de l’électricité et du pétrole, les premiers pas de l’informatique ont marqué, au milieu du XXe siècle, le début de la troisième révolution industrielle, celle de l’information.
  • Il faudra attendre quelques décennies et la montée en puissance d’Internet pour que ce saut technologique ait des répercussions sur notre vie quotidienne.
  • Une nouvelle phase se profile avec le Big Data : elle va bouleverser notre mode production, donc notre société.

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