La vie de l'ESA

Le point de vue d’Henri de Castries sur la situation économique de la France

L’actualité politique de la rentrée scolaire 2014 est pour le moins mouvementée : crise et scission au sein de la majorité, remaniement ministériel, contexte économique préoccupant… La période que traverse la France en ce moment est incontestablement une période de choix.

Or, c’est incontestablement un choix qu’a fait François Hollande en demandant à Manuel Valls de procéder à un remaniement gouvernemental. En effet le Président de la République a souhaité, à travers cet acte politique (qui l’a fait prendre position en faveur de l’ « aile droite » de la gauche, pour délaisser les « frondeurs de l’aile gauche »), faire passer un message : la France doit s’engager dans la voie « social-démocrate », pour reprendre une notion empruntée à la vie politique allemande. Et s’engager sur la voie de la « social-démocratie » signifie, pour l’Etat français, remettre l’entreprise au centre des préoccupations nationales, en développant ce que l’on a appelé ces derniers mois une « politique de l’offre ».

Manuel Valls, en nommant Emmanuel Macron à la tête du Ministère de l’Economie et des Finances, a clairement décidé de suivre le nouveau cap fixé par François Hollande en matière de politique économique. C’est pourquoi le monde de l’entreprise devrait être de plus en plus écouté et pris en considération dans cette deuxième partie de quinquennat.

Mais quel regard les chefs d’entreprise portent-ils sur ce remaniement ? Et surtout quels messages souhaitent-ils faire passer à l’exécutif français pour optimiser les chances de redresser la situation économique de notre pays ?

Henri de Castries, Président Directeur Général d’AXA, dans un entretien accordé au Monde, paru dans le numéro du mercredi 27 août de ce quotidien, livre son point de vue sur la situation de crise que traverse actuellement l’exécutif français. Selon lui, les mesures que doit sans attendre prendre le nouveau gouvernement doivent aller dans deux sens : augmenter la compétitivité des entreprises et réduire la dépense publique.

C’est cet entretien d’Henri de Castries, portant sur les deux thèmes que sont « la vie économique » et « l’emploi » en France, entretien paru dans Le Monde « Eco & Entreprise » du 27 août 2014, que nous vous proposons de découvrir ici.

« Pour la France, c’est l’heure du choix »

Henri de Castries, PDG d’Axa, appelle le gouvernement à « sortir d’un modèle d’échec » après «vingt-cinq ans d’errements ».

Henri de Castries - PDG d'AXA

Quelle politique économique pour la France? Les journées de mardi 26 et mercredi 27août permettront à l’exécutif de répondre un peu plus clairement à cette question. Après le départ d’Arnaud Montebourg, le nouveau gouvernement que devait nommer Manuel Valls mardi sera rassemblé derrière la politique de l’offre que défend François Hollande depuis janvier. Le discours du premier ministre pour l’ouverture de l’université d’été du Medef, mercredi, sera quant à lui disséqué par les chefs d’entreprise que le président de la République appelle à s’engager pour l’investissement et l’emploi. PDG d’Axa depuis 2000, Henri de Castries, appelle à une réforme urgente de l’Etat, qui mette fin à vingt-cinq ans «d’errements » qui ont mis en «échec» le modèle français. Ce condisciple de M. Hollande à l’ENA (promotion Voltaire), avec lequel il entretient des relations amicales, estime que le pacte de responsabilité est nécessaire mais pas suffisant. «Nous sommes prêts à jouer le jeu», insiste-il, rappelant qu’Axa a annoncé, en juin, l’embauche de 20 000 jeunes de moins de trente ans en Europe, dont 9000 en France.

Comment réagissez-vous à la démission du gouvernement ?

Si vous m’aviez interrogé il y a trois jours, je vous aurais dit qu’une clarification s’imposait au sein du gouvernement en matière de politique économique.

C’est ce qui vient de se passer avec le remaniement ministériel. C’est une bonne chose. Mon point de vue n’est pas celui d’un homme de gauche ou de droite, mais celui d’un chef d’entreprise. Un dirigeant qui a envie que la France réussisse et qui en a marre de voir son pays à l’étranger devenir l’objet de scepticisme ou de dérision.

L’important est de savoir si l’on s’inscrit dans le monde de demain et si, dans ce cas, nous sommes capables en tant que nation de faire des réformes pour sauver notre économie et notre démocratie.

L’autre posture serait de rester tournés vers le passé et d’accélérer notre affaiblissement, malheureusement à certains égards déjà commencé, vers la seconde division voire la troisième. Nous sommes à l’heure cruciale du choix.

Francois Hollande, en défendant la politique de l’offre en janvier, avait déjà confirmé son cap…

Nous avons besoin d’un tout, pas simplement d’une politique de l’offre. Il faut avoir ce que les Allemands appellent une «Weltanschauung », c’est-à-dire une vision du monde à un moment où tout est bouleversé.

Le sujet économique n’est pas le seul, s’y ajoutent ceux de l’identité et du positionnement géostratégique ainsi que notre capacité à prendre le train de la révolution numérique. Tout ce qui peut clarifier la situation est bienvenu, car les incertitudes actuelles contribuent à l’inquiétude de nos concitoyens et donc à la faible croissance.

Dans quel état est la France ?

La situation ne cesse de se dégrader depuis deux ou trois ans. Face à cela, deux attitudes sont possibles. La première c’est de se complaire dans la «Schadenfreude», la «joie du malheur » comme disent les Allemands. La deuxième, c’est de faire face à la situation avec vision, réalisme et courage. Bien sûr que tout cela était prévisible, mais il ne sert à rien de se plaindre devant le lait qui a été répandu. L’urgence est maintenant telle que la priorité doit être donnée à l’action.

Il faut regarder ce que l’on veut et ne pas employer les mots à tort et à travers – comme celui d’austérité. Il faut arrêter d’être complaisant avec nous-mêmes en accusant les autres de nos malheurs et en nous racontant une histoire que nous sommes seuls à croire.

Que voulez-vous dire ?

Prenons les politiques d’austérité, ou plutôt de saine gestion. S’il y en avait eu en France depuis vingt-cinq ans, nous ne serions pas à 57% de dépenses publiques par rapport au produit intérieur brut (PIB). Ace niveau, on ne peut pas dire que l’Etat manque de moyens. Il manque de décision et de priorité.

Les Français pourtant vivent mal l’austérité dans leur quotidien…

Ce qu’ils ressentent, c’est un excès de prélèvements et un manque de moyens. Le sujet, c’est l’Etat inefficace. Je ne suis pas partisan d’une absence de l’Etat. Dans une démocratie, on a besoin d’un cadre, d’un certain nombre de garanties qu’il peut donner. Mais on a besoin d’un Etat ramassé, musclé, pas d’un Etat obèse et omnivore. D’autant qu’au final ce sont les plus démunis qui en pâtissent.

Le problème de ce pays, c’est l’absence de réformes et l’excès de dépenses. Le déficit en est l’un des aspects, mais le niveau de dépenses est encore plus préoccupant. Si nous avions 4% de déficit avec des dépenses publiques à 40% ou 42% du PIB, comme la plupart des pays autour de nous, le chômage serait plus faible, la balance commerciale mieux équilibrée et l’économie plus compétitive.

La vraie question est de savoir si nous voulons enfin sortir d’un modèle d’échec mené depuis presque
vingt-cinq ans avec de trop rares et trop courtes parenthèses, un modèle qui a vu la demande artificiellement entretenue à coups de transferts sociaux financés par des prélèvements fiscaux au détriment de ce qui fait les bases de la compétitivité.

La polémique sur les dividendes est relancée. Axa est le groupe qui a versé la somme la plus importante, 2,9 milliards d’euros. Que répondez-vous?

C’est un faux débat. Sans dividendes, c’est-à-dire sans rémunération du risque, il ne peut y avoir d’investissements. Les comparaisons affirmant que les entreprises françaises versent plus de dividendes que les européennes sont biaisées. La différence vient de ce que nous avons plus de grands groupes internationaux que les Allemands ou les Italiens.

D’autre part, avant de verser des dividendes, nous payons des impôts et des taxes nettement supérieurs aux sommes versées aux actionnaires. Il est normal de rémunérer ceux qui, en devenant actionnaires, prennent des risques. Pendant la crise de 2008-2010, le cours de l’action Axa a été divisé par trois et le montant des dividendes versés par deux. Nous n’avons pas divisé par deux les salaires à ce que je sache.

Que pensez-vous des critiques contre une Allemagne égoïste ?

Il faut arrêter ce combat contre les moulins à vent. Notre ennemi, ce n’est pas l’Allemagne, c’est nous-mêmes. L’Allemagne est notre principal partenaire économique. Elle a intérêt à notre réussite comme nous avons intérêt à la sienne. En revanche, nous devons avoir une vraie vision européenne.

Quand j’entends dire depuis quelques jours que la croissance outre-Rhin est faible, je rigole. Avec une population qui diminue, elle est en train de faire 1,8% de croissance sur l’année. Nous avons une population qui augmente, et nous aurons, au mieux, une croissance zéro. Les Français s’appauvrissent, les Allemands s’enrichissent. Mieux, ils augmentent leur pouvoir d’achat sans que le pays ait besoin de s’endetter. Ceux qui les critiquent ont la crédibilité du cancre assis au dernier rang de la classe, près du radiateur, et qui conteste le sujet de la composition.

Il faut raisonner au niveau européen et définir une vision commune. Celle-ci devrait concerner la gouvernance économique et un assouplissement du carcan réglementaire. La crise de 2008 a entraîné de nouvelles contraintes et la création de normes prudentielles et comptables qui limitent les prises de risques, et donc les initiatives. Le moment est venu de se réinterroger sur leur calibrage.

Mais la France est-elle réformable ?

Je ne crois pas que la France soit irréformable. Mais pour réformer, il faut du courage et du réalisme. Il faut que se lèvent des hommes capables de dire vrai. Quand vous regardez de Gaulle en 1940, beaucoup de gens le prenaient pour un fou. De même, à son retour. En 1958, tout le monde pensait que la France était perdue, engluée dans ses problèmes de décolonisation. Là encore, de Gaulle l’a sortie de l’ornière en jetant aux orties une partie des convictions qui l’avaient fait revenir au pouvoir, en particulier sur l’Algérie. Sa réussite est venue de son revirement face à un principe de réalité.

Si on veut sauver notre économie et notre démocratie, il faut faire ces réformes. Avoir le courage de reconnaître qu’un certain nombre de recettes ne marchent plus.

Mais les réformes mettent du temps à faire effet…

On ne corrige pas en une demi-législature plus de vingt ans d’errements provoqués par l’irresponsabilité des baby-boomeurs. Cela prendra du temps. Nous sommes dans la situation d’un alcoolique qui, ayant bu toute la cave à vins, ne trouve pas juste d’être sevré.

C’est donc difficile, et cela prendra du temps. Mais les exemples de réussite sont là en Europe. A commencer par l’Allemagne dès 2000, l’Irlande à partir 2008, l’Espagne de 2010 et le Royaume-Uni ces quatre dernières années. Nous ne sommes pas plus mauvais qu’eux. Au contraire.

Propos recueillis par Anne Eveno, Dominique Gallois et Cédric Pietralunga

«Axa préfère souvent Londres à Paris pour les emplois qualifiés »

Le pacte de responsabilité est-il une bonne chose ?

Depuis que Manuel Valls est à Matignon, le discours va dans le bon sens. La clarification qui s’annonce avec le changement de gouvernement devrait permettre de savoir si les mots seront suivis d’actes et si ces actes sont au service d’une vision réaliste du monde.

C’est une étape, mais ce n’est qu’une étape; il faut aller plus loin. Je suis obligé de constater que, pour Axa, le pacte ne se traduit par aucun allégement: nous payons de façon récurrente, sur nos seuls résultats français (un peu plus d’un milliard d’euros), 100 millions d’impôts et de taxes de plus qu’il y a deux ans.

Quelles mesures faut-il prendre pour relancer l’économie ?

Elles sont de plusieurs ordres, mais la baisse de la dépense publique est la mère de toutes les réformes. Il faudra aussi baisser l’impôt sur les sociétés, plus élevé chez nous qu’ailleurs. Les entreprises françaises paient 120 milliards d’euros de taxes de plus que les allemandes; un écart gigantesque. Nous n’avons pas besoin de faire cette baisse en une fois; elle peut s’étaler dans le temps. Mais il faut donner un cap aux entreprises.

Pensez-vous aussi que le capital est trop taxé en France ?

Il ne faut pas s’étonner que l’investissement continue de chuter quand on voit notre niveau d’imposition du capital. Nous sommes devenus un repoussoir pour les étrangers, qui ne construisent plus d’usines ni n’installent de sièges sociaux en France.

C’est la même chose pour le travail. Aujourd’hui, par exemple, la taxe sur les salaires aboutit à ce qu’on ne crée plus d’emplois qualifiés dans la finance en France.

Chez Axa, quand on développe de nouvelles activités, Londres est souvent plus attractive que Paris. Cette taxe est le meilleur allié de MM. Cameron et Osborne !

Mais la baisse des taxes peut-elle suffire à relancer l’emploi ?

Sans doute pas et c’est pour cela qu’il faut aussi s’attaquer à certains tabous comme la rigidité du code du travail et le mode d’indemnisation du chômage.

Je trouve frustrant ce sujet car les vraies responsabilités ne sont pas prises. Est-il normal que l’Etat garantisse la dette de l’Unedic ? Quel serait le comportement des partenaires sociaux si l’Etat cessait de la garantir? Je pense que ce serait une clarification bienvenue, parce qu’on économiserait de la dette publique et on mettrait les gens en situation de responsabilité. Un système qu’on maintient aux frais du contribuable n’est pas un système viable. La vraie question, c’est de savoir ce qu’on peut se permettre compte tenu de la situation de nos entreprises.

Vous plaidez également pour une relance de l’apprentissage…

C’est un sujet essentiel. Il est plus compliqué et plus cher de recruter des apprentis qu’il y a deux ans. Il y a eu deux lois sur la formation professionnelle qui n’ont fait que compliquer les choses. Du coup, l’apprentissage est en recul de 25% et cela ne va pas s’améliorer. Aujourd’hui, on préfère créer des emplois publics aidés, financés par des taxes toujours plus élevées, alors qu’on sait qu’ils débouchent moins souvent que l’apprentissage sur des emplois définitifs. On préfère créer des jobs de vacataires dans les mairies plutôt que des emplois dans le privé créant de la richesse !

Mais sans le secteur public, la France ne serait-elle pas retombée en récession ?

La baisse de la dépense publique est la clé du redressement productif du pays et de la baisse durable du chômage. Cela signifie des choix. Il faut abandonner certaines missions pour en maintenir d’autres, pour lesquelles on peut d’ailleurs augmenter les moyens le cas échéant. Etait-il raisonnable de créer 60 000 postes d’enseignants sans aucun indicateur sur le résultat visé ?

Ce n’est qu’en diminuant la dépense publique qu’on redonnera des marges de manœuvre à notre pays.

Propos recueillis par Anne Eveno, Dominique Gallois et Cédric Pietralunga

Article paru dans Le Monde « Eco & Entreprise » du mercredi 27 août 2014

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