La vie de l'ESA

Vers un nouveau capitalisme dans l’entreprise

Cette interview de Claude Bébéar, qui a été l’invité d’honneur de l’Ecole Supérieure d’Assurances (ESA) lors de la cérémonie 2012 de remise des diplômes (voir vidéo de  l’allocution de Claude Bébar devant les étudiants de l’ESA), est parue en septembre 2011 dans « Enjeux – Les Echos ». L’interview de Claude Bébéar, qui se présente comme un plaidoyer prônant un acheminement vers un nouveau capitalisme dans l’entreprise, était intégrée dans un dossier intitulé « Le bon capitalisme », et dans un long article dont le titre posait, non sans ironie, la question suivante : « Le capitalisme peut-il se racheter ? ».

Il semble presque superflu de rappeler que le capitalisme n’a, depuis quelques temps, et notamment depuis l’éclatement de la crise financière mondiale qui a « débarqué », depuis les Etats-Unis, sur notre continent et dans notre pays au cours de l’automne 2008, pas « bonne presse ». Le capitalisme est en effet aujourd’hui moralement connoté très négativement dans l’opinion publique, notamment en raison du fait que ce système (ou plutôt l’utilisation perverse qui en a été faite) a dû porter la responsabilité des séries de difficultés économiques, sociales, financières… qu’ont rencontrées à la fois les Etats et les peuples, mais aussi les principaux acteurs du tissu économique (les entreprises) suite à l’éclatement de la crise financière au niveau mondial.

Le capitalisme n’a cependant pas que de mauvais côtés. Arrêtons-nous un instant sur l’étude de la signification de ce mot, en citant une partie de l’article consacré à la présentation du « Capitalisme » sur Wikipédia :

« Le dictionnaire Larousse donne plusieurs définitions du « capitalisme » :

- « statut juridique d’une société humaine caractérisée par la propriété privée des moyens de production et leur mise en œuvre par des travailleurs qui n’en sont pas propriétaires. »,

- « système de production dont les fondements sont l’entreprise privée et la liberté du marché. »,

- « système économique dont les traits essentiels sont l’importance des capitaux techniques et la domination du capital financier. »,

- « Dans la terminologie marxiste, régime politique, économique et social dont la loi fondamentale est la recherche systématique de la plus-value, grâce à l’exploitation des travailleurs, par les détenteurs des moyens de production, en vue de la transformation d’une fraction importante de cette plus-value en capital additionnel, source de nouvelle plus-value. » […].

Selon la définition de l’Académie française, d’inspiration plutôt libérale, le capitalisme est entièrement défini par la propriété privée des moyens de production. Un régime capitaliste existe dès lors que les individus ont le droit de posséder et de disposer librement des biens de production et des fruits de leur utilisation, ce qui implique notamment qu’ils puissent les échanger librement avec d’autres agents, et donc une économie de marché, et qu’ils puissent déterminer librement leurs arbitrages entre les différentes finalités qui leur sont ouvertes dans l’utilisation de ces moyens, dont le souci de servir les consommateurs, la rémunération des collaborateurs, la recherche du profit et l’accumulation du capital. Dans cette conception, le capitalisme est un mode d’organisation de la société qui ne préjuge pas du comportement des acteurs. La recherche du profit monétaire et l’accumulation de capital ne sont que des options offertes au libre choix des propriétaires de capital, et ne constituent pas des caractéristiques du régime capitaliste lui-même.

À cette conception s’oppose une définition d’inspiration marxiste, qui définit le capitalisme d’abord par la recherche du profit, l’accumulation de capital et le fait que les travailleurs ne sont pas propriétaires de leurs outils, mais seulement de leur force de travail, ce qui constitue le salariat. Dans cette conception, le capitalisme désigne principalement un mode de comportement de certains acteurs. C’est cette conception qui est le plus souvent associée au capitalisme dans l’usage commun, ce qui confère au mot une connotation négative. » (Citation extraite de Wikipédia – Article « Capitalisme »).

Comme le met en valeur cette citation, le capitalisme est avant tout un système caractérisé par la privatisation des moyens de production (par opposition au « collectivisme », où les moyens de productions appartiennent à la collectivité, c’est-à-dire, le plus souvent, à l’Etat). Le capitalisme est donc un système qui autorise des individus à se constituer un capital, qui leur permet de faire fructifier ce capital (éventuellement en employant des acteurs détenteurs de compétences) et, enfin, qui les laisse libres de l’utiliser à leur convenance.

Ce n’est qu’en employant ce terme dans une connotation marxiste (connotation aujourd’hui largement prédominante dans le langage courant, et dont la prégnance se voit légitimée par le comportement de certains grands représentants du capitalisme moderne) que « capitalisme » est synonyme de « système dont le but ultime est la recherche de profit pour les détenteurs du capital, au détriment des travailleurs, détenteurs de leur seule force de travail ».

Rappelons cependant cette affirmation extraite de l’article de Wikipedia sur le « Capitalisme » précité : « le capitalisme est un mode d’organisation de la société qui ne préjuge pas du comportement des acteurs. La recherche du profit monétaire et l’accumulation de capital ne sont que des options offertes au libre choix des propriétaires de capital, et ne constituent pas des caractéristiques du régime capitaliste lui-même. ».

En ces temps où l’image du capitalisme est fortement mise à mal du fait du comportement outrancier de certaines personnes, physiques ou morales, dont toutes les actions sont dictées – pour reprendre les mots de Claude Bébéar dans l’article ici présenté – par « l’appât du gain » ou « la cupidité », il n’est pas inutile de souligner que ce système, lorsqu’il est mis en application de façon saine, met au cœur de son principe de fonctionnement la liberté individuelle.

Ce système a en effet, sinon directement instauré, du moins largement contribué à ancrer, au sein des échanges socio-économiques et autour de la pratique du « libre-échange », le principe de « liberté » : liberté des individus au niveau politique (l’essor du capitalisme étant historiquement étroitement lié avec l’essor des démocraties européennes), liberté des échanges économiques entre entreprises et entre pays, liberté de circulation des personnes…

Si le capitalisme a « dévié » (alors que ce système, utilisé de façon saine, aurait pu permettre, au sein des sociétés, de mettre l’abondance et la prospérité au service d’autres causes que la seule recherche de « profit monétaire » d’« accumulation de capital »), c’est sans doute parce que l’humanité, de par son niveau de conscience actuel (moral, mais aussi politique, économique et social), n’est pas encore assez mûre, au niveau collectif, pour faire un usage « raisonnable » de la liberté (liberté qui va généralement de pair avec l’instauration d’un système d’échanges de type « capitaliste »). C’est en effet essentiellement dans un usage déraisonnable de la liberté économique qu’octroie le capitalisme aux détenteurs du capital que se trouve la cause de la crise que nous traversons actuellement.

C’est du moins à l’un de ces constats que parvient Claude Bébéar dans son interview parue en septembre 2011 dans le magazine « Enjeux – Les Echos », et reproduite ci-dessous, lorsqu’il dit : « Les crises proviennent de l’appât du gain qui, devenu cupidité, se caractérise par la perte de bon sens […] ».

Dans cette interview, prônant l’acheminement vers un nouveau capitalisme dans l’entreprise, Claude Bébéar analyse la manière dont le mauvais usage de la liberté économique qu’octroie le capitalisme aux détenteurs de capitaux s’est traduit concrètement dans le monde de l’entreprise, et propose des solutions qui pourraient permettre aux personnes, morales et physiques, actuellement au contrôle des commandes de l’économie capitaliste, à travers l’instauration de procédures de régulation,  de faire un usage « raisonnable » de leur liberté économique.

Et faire un usage raisonnable de sa liberté économique ne consiste-t-il pas à mettre en place un système où chacun puisse s’enrichir en proportion de son investissement « réel » (et non seulement « nominal », que cet investissement soit financier ou salarial) dans le processus de création de valeur de la structure à laquelle il a décidé d’accorder sa confiance ? Et ceci ne revient-il pas à mettre la notion de « justice » au cœur du principe, si cher au capitalisme, de « retour sur investissement », en répartissant plus équitablement les fruits non seulement de l’investissement financier, mais aussi du travail entre actionnaires et salariés ?

Interview de Claude Bébéar

« Les crises proviennent de l’appât du gain, de la cupidité, caractérisés par la perte de bon sens. »

Enjeux Les Echos – Où en est-on de cette idée que l’entreprise n’a pour seule responsabilité que de créer de la valeur pour ses actionnaires ?

Claude Bébéar — C’était une invention de JackWelch, l’ancien patron de General Electric, sur laquelle il est d’ailleurs revenu. Et c’est une idée fausse. L’entreprise doit aussi créer de la valeur pour ses clients, ses salariés et la société en général, sans lesquels elle ne peut tout simplement pas exister. Le problème est qu’aujourd’hui le pouvoir n’est plus détenu par de vrais actionnaires engagés sur le long terme, mais par des investisseurs pour lesquels l’entreprise n’est plus qu’un « sous-jacent » dont ils échangent les titres en permanence. Je l’écrivais en 2003 dans mon livre Ils vont tuer le capitalisme, je le redis de manière plus radicale : le droit de vote lié aux actions ne devrait pouvoir être exercé qu’après un an, voire deux, de détention, sauf dans le cas de rachat massif pour une prise de contrôle de type OPA. On pourrait aussi, même si ce n’est pas à l’ordre du jour, revenir sur la cotation en continu. Autrefois, on déterminait le prix des actions une fois par jour et cela suffisait. D’ailleurs je le dis sans cesse : si vous avez la chance de ne pas être en Bourse, n’y allez pas ! Quant aux fonds d’investissement privés, ils ont leur utilité pour redresser des sociétés en difficulté, mais deviennent néfastes lorsqu’ils s’enrichissent aux dépens des entreprises en s’endettant de manière excessive.

Vous seriez cependant celui par qui la valeur actionnariat a été acclimatée en France dans les années 90 à l’occasion des privatisations et de l’introduction des stock-options qui ont directement lié l’intérêt des managers à celui des investisseurs…

C. B. — C’est totalement faux. L’Etat a pris la décision de dénationaliser certaines entreprises.Il a voulu constituer des noyaux durs d’actionnaires fidèles. Ensuite, effectivement, certains de ces actionnaires n’ont vu que le profit à court terme et ont revendu très vite. Mais pas Axa, qui est toujours chez BNP et est resté longtemps chez Rhône-Poulenc. Quant aux stock-options, il y a peut-être eu des abus. Surtout, elles ne jouent plus leur rôle aujourd’hui car elles ne sont pas représentatives de l’évolution de la valeur de l’entreprise depuis que les marchés connaissent une volatilité extrême due à leur court-termisme. On ne peut plus considérer que la valeur boursière mesure la valeur de l’entreprise. Par exemple, quand je quitte Axa il y a dix ans, son cours de Bourse évolue au-dessus de 40 euros. Aujourd’hui, l’entreprise fait davantage de profits mais son cours a été divisé par plus de deux… Hier elle était sans doute surévaluée, aujourd’hui elle est certainement sous-évaluée.

Si les stock-options ne reflètent pas la véritable performance de l’entreprise, pourquoi ne pas les supprimer?

C.B. — On peut en effet réfléchir à la façon de sortir de ce système – qui a par ailleurs été déjà largement transformé – même si on n’en prend pas vraiment le chemin. Les stock-options n’ont plus d’intérêt fiscal pour leurs détenteurs, elles en gardent seulement un pour l’entreprise qui ne paie pas de cotisations sociales sur les plus-values. La pratique consiste désormais à attribuer des actions gratuites ou dites de performance. C’est en fait du cash avec la perspective de le voir augmenter, mais les fluctuations sont telles…

En admettant que dogme de la valeur pour l’actionnaire est caduc, on n’entend pourtant pas beaucoup de dirigeants le dire…

C. B. — Ils n’osent pas, c’est vrai. Même s’ils parlent moins de faire les fameux 15% de retour sur les fonds propres investis. Et pour cause, ce rendement mythique était fortement lié au coût de l’argent. Quand les taux d’intérêt à long terme étaient de 10%, avoir un rendement des capitaux investis de 15% c’était très bien. Si les taux grimpaient à 15%, cela devenait insuffisant car on prenait des risques pour rien. Quand ils retombent à 2 ou 3%, le rendement devrait être de 8%. Aujourd’hui, les taux allant de 4 à 5%, on peut être content de faire 10% de rendement. J’ai le sentiment qu’actuellement les entreprises accèdent trop facilement aux souhaits des analystes financiers.

On parle aujourd’hui de double, voire de triple bottom fine verte et sociale – le résultat de l’activité, mais aussi celui du développement durable et de l’engagement sociétal. Cela a-t-il du sens ?

C. B. — La valeur comptable d’une entreprise résulte de conventions. On le voit bien quand on change de système de normes – nationales, américaines (US Gaap) internationales (IFRS), et pour les institutions financières, Baie II, Baie III, Solvency, etc. Je peux par exemple inscrire la valeur d’une nouvelle usine à l’actif de mon bilan, mais si elle ne tourne pas, elle vaut zéro. Il y a aussi des activités qui n’ont pas de capitaux à leur actif, comme le courtage, et pourtant elles font des bénéfices. La différence entre la valeur comptable et la valeur de l’activité, c’est ce qu’on appelle le goodwilL Mais on y met ce qu’on veut, selon ce qui est à la mode. Ce qui était hier du goodwill peut devenir aussi du badwill: le CO2, le tabac, les armes. La seule vraie valeur d’une entreprise ce devrait être ses flux de trésorerie actualisés. Mais là encore, à côté du métier entre aussi une bonne dose de psychologie car vous allez faire votre calcul sur la base de taux d’intérêt dont vous ne connaissez pas l’évolution dans le futur et des flux sur lesquels vous n’avez pas non plus de certitudes. Vous pouvez donc vous tromper dans vos calculs mais aussi les voir déjoués par des événements inattendus.

Quatre ans après la chute de Lehman Brothers et la crise financière, où en est-on ? La machine infernale est-elle sous contrôle ?

C. B. — Des choses ont été faites, mais pas assez à mon sens. Il faut continuer à se battre car il n’y a pas encore suffisamment de contrôle. Des bulles sont en train de se former, notamment dans les pays émergents. Les marchés financiers ont la mémoire trop courte. Hier, il fallait aller en Thaïlande, on se souvient de la crise que ce pays a connue ensuite. Aujourd’hui, ce sont les fanas de la Chine qui dominent ; je n’en fais pas partie car elle connaît de trop gros problèmes sociaux. Il faudrait arriver à ne pas laisser les bulles se former. Les crises proviennent de l’appât du gain qui, devenu cupidité, se caractérise par la perte de bon sens : il y a vingt ans, les marchés ont connu une chute très forte car ils avaient prêté à des entreprises insolvables (junk bonds), hier parce qu’ils prêtaient à des ménages insolvables (subprimes)…

… Et aujourd’hui parce qu’ils ont prêté à des pays insolvables?

C. B. — S’il est vrai que les autorités de régulation européennes n’ont pas fait leur travail en laissant les institutions financières accumuler les dettes souveraines de manière excessive, n’oublions pas que quasiment tous les Etats des Etats-Unis sont en faillite…

Claude Bébéar,

Ancien PDG d’Axa, cofondateur de l’Institut Montaigne dont il est le président.

Propos recueillis par P.-M. D.

Interview parue dans « Enjeux – Les Echos » (septembre 2011)

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